• À dix-huit ans, Thérèse enseignera

    À dix-huit ans, Thérèse enseignera

    La tâche paraissait impossible...

    Comment faire pour pour que les élèves de ma classe m'acceptent et reconnaissent mon autorité? Dans la trentaine d'élèves qu'elle examinait avant le début de sa première classe, il y en avait de tous les niveaux du primaire. Dans les niveaux plus élevés, des garçons plus âgés qu'elle-même, aussi bien dire des hommes.

      

      

      

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     … Quand la nouvelle de la première charge de cours de sa fille s'est échangée sur le perron de l'église, les allégeances libérales de Zéphirin ont bien failli jouer contre lui. En effet, pour assouvir de petites vengeances politiques, quelques « bleus » des alentours ont essayé en vain de faire annuler ce contrat pour le remplacer par un autre, obligeant Thérèse à enseigner dans une école de rang beaucoup plus éloignée de la maison familiale. On imagine aisément tous les inconvénients que cela représentait pour la nouvelle maîtresse.

     Au cours de cet hiver de 1929, les chutes de neige sont tellement abondantes et les chemins si incertains que, de janvier à avril, la maîtresse doit garder à coucher à la semaine, huit des trente enfants à sa charge. Leur résidence est trop éloignée de l'école. Dans ces conditions, ils pourraient être tentés d'abandonner leur cours. À l'époque, les mots « frais de garderie » n'étaient évidemment pas dans le dictionnaire, ni dans le petit catéchisme parce que contraires à la charité chrétienne bien ordonnée… Thérèse gardait donc vaillamment (et gratuitement) ces enfants.

     Le début de l'année scolaire représente pour elle tout un défi. Âgée de18 ans, sa plus grande crainte au premier matin est de faire face au groupe. Mais la tâche la ramène vite à la réalité. Elle doit faire l'appel et le classement des élèves dans les divisions appropriées, partir le journal quotidien de l'école. À cause des niveaux multiples, quatre de ses élèves âgés de quatorze ans lui font craindre le pire: Arbour, Lajeunesse, Ouimet, St-Amour… Le problème potentiel est résolu à sa source dès la première journée alors qu'elle leur assigne elle-même leur pupitre, un dans chaque coin de la classe! Elle évite ainsi les indisciplines latentes.

     

    La veille elle avait consulté le rapport de l'inspecteur de l'année antérieure qui évaluait la discipline dans son ensemble et la justesse du classement des élèves selon leur niveau. L'inspecteur vérifiait également si les préparations de classe de la maîtresse étaient en accord avec le journal mensuel du gouvernement à l'intention des écoles… ce mensuel portait le nom évocateur de « L'enseignement Primaire ».

     

    La première journée, comme les autres par la suite, commence avec une prière : « l'offrande de la journée ». Une courte prière est également récitée vers 10h15 puis à 15h au retour de pause des élèves. Après le lunch à 13h, le chapelet en entier est récité et la journée se termine vers 16h avec une dizaine de chapelet. C'est sans compter les cours d'histoire sainte et de catéchisme qui côtoient les mathématiques et le français. Bien sûr, comme c'est une école catholique, une place toute spéciale est réservée dans la classe pour la statue de la Vierge Marie en mai. On lui consacre un coin de la salle de cours pour souligner le mois de Marie. Sur le chemin de l'école les enfants ramassent des « coulants » aux abords de la route et on les tresse autour de la statue avant de les orner de fleurs de papiers fabriquées en classe.

     

    Malgré tout, peu après le début de l'année scolaire, Thérèse doit asseoir son autorité en expulsant le jeune Lauzon pour avoir échangé en classe des cartes postales montrant des filles en tenue légère et pour avoir fumé dans la réserve de bois de l'école. Eh que papa Lauzon paraissait grand du haut de ses six pieds quand il s'est amené en classe avec son fils pour le réintégrer au groupe. Des excuses à genoux par le fautif devant la classe et d'innombrables promesses de bonne conduite ont conclu l'épisode délicat.

    Le vendredi après-midi est réservé à la calligraphie et les élèves doivent écrire une page dans leur cahier propre. Non pas que les autres aient été sales, mais le cahier propre, modelé à la petite semaine, ne sort jamais de la classe. C'est celui à être utilisé lors de la visite annuelle du tout puissant inspecteur d'école. Pour être de bon goût toutes les pages de ce cahier commencent par le même thème en marge, en haut à gauche: « J M J » (Jésus, Marie, Joseph… la Sainte Famille). Un peu d'originalité ne nuit pas non plus à la bonne évaluation de la maîtresse. Thérèse avait jugé bon de faire transcrire en latin par ses élèves, à la première page du cahier propre, une locution latine de quelques lignes puisée à même les pages centrales du dictionnaire Larousse. Chaque élève avait choisi une locution différente. Mais il y avait un f**k! Oups, pardon, il y avait un hic!

     

    À la visite de l'inspecteur cette année-là, la jeune maîtresse contient mal son orgueil lors de la présentation des travaux de sa classe. Comme prévu l'inspecteur est impressionné par la une des cahiers immaculés. Il est moins impressionné quand il s'aperçoit que les élèves ne connaissent pas la signification de leur citation en latin. Beau joueur, il demande à la maîtresse de traduire quelques citations au bénéfice de la classe. Thérèse qui croyait avoir pensé à tout, avait oublié de les apprendre elle-même. Son silence honteux s'est traduit par une mauvaise note au carnet, ça c'est sûr!

     

    En plus de son salaire, Thérèse reçoit la somme de vingt-cinq dollars par année pour l'entretien hebdomadaire des lieux et les deux grands ménages de Noël et Pâques. Dans la situation économique d'alors, pas besoin de long discours pour deviner l'importance de l'entraide et du partage. Sa sœur Marguerite l'aide donc aux deux grandes corvées et en échange, elle touche cinquante pour cent de la prime. Cette somme permet aux deux filles Raymond de se payer chacune une belle toilette propre pour leurs sorties. Vraiment toute une robe pour chacune là!

     

    L'année suivante, c'est l'école de rang du Lac des Îles qui attend l'institutrice. Malgré l'éloignement, l'allègement de la tâche de trente à vingt élèves est bienvenu. Elle et son chaperon Madeleine logent sur place et parcourent les six milles de distance en charrette avec Zéphirin les vendredis et lundis. Plusieurs fois cependant, elles ont regagné la maison familiale à pied en faisant de longs passages à travers bois. Bien sûr lors de ces retours hebdomadaires, on arrête systématiquement au magasin général de Ben Laurin, au rapide à l'orignal, pour les petites nécessités de la semaine suivante.

    Lors de cette deuxième année d'enseignement une des familles du rang est frappée par le malheur alors qu'un de ses membres est agonisant. Le curé a évidemment été mandé de toute urgence. Thérèse se souvient avoir fait sortir ses élèves pour les faire agenouiller près de la clôture de l'école afin que le curé les bénisse au passage. Les élèves ont été très impressionnés de se faire raconter que l'ecclésiastique apportait Dieu lui-même, en communion au chevet du malade.

     

    Les troisième et quatrième années d'enseignement sont plus aisées. Elles se passent à l'école des Plante qui est beaucoup plus près de la ferme familiale. On l'appelle ainsi parce que l'école est bâtie sur un terrain donné par Placide Plante à la commission scolaire. Elle fait pratiquement cour commune avec la maison de Léontine, la sœur de Thérèse. Après les deux années d'isolement qu'elle a vécues, cet entourage apparaît rassurant pour Thérèse et lui permet de coucher à la ferme à tous les soirs. Sans compter qu'elle retrouve au nombre de ses élèves Cécile Plante, sa nièce. Dommage pour ses sœurs Pauline et Jeanne Plante qui, étant trop petites pour assister aux classes, attendent bien patiemment leur sœur, assises sur le perron de l'école. C'est à l'école des Plante que Thérèse se fait faire le plus étrange compliment de sa longue vie. Castor, le chien de Placide, traversait souvent dans la cour de l'école pour jouer avec les enfants lors des récréations. Pour la petite Jeanne B, à ce moment en apprentissage spécial, il n'y avait pas de plus beau compliment à faire à la maîtresse que de l'associer au chien doux et enjoué. Un avant-midi, pendant la récréation, les deux pieds bien d'aplomb dans l'herbe tendre, elle lance tout de go avec un large sourire satisfait, devant tous les élèves… « Castor, mange la maîtresse! ». Les remontrances de toutes parts qui ont suivi ont du être gérées à la manière d'un incident diplomatique: n'insulte pas la maîtresse qui veut. Une vie plus tard, Thérèse reconnaît que c'était tout de même un candide compliment.

     

    Comme elle le dit elle-même, « …les filles Raymond, c'était pas laid ce monde là! ». Alors qu'elle enseigne à l'école des Plante, Thérèse commence à fréquenter son prétendant le plus sérieux en la personne de Philippe Prévost, de la famille des Prévost, sur la rivière du Lièvre… en remontant là. Les parents des deux familles se connaissent bien pour être des ex résidents du Lac Marois. À ce moment Philippe est employé à la Banque Canadienne Nationale de Mont-Laurier. Né à Mont-Laurier et instruit au collège de l'endroit, il a des manières citadines qui sont loin de déplaire. Les fréquentations dureront quelques années et leur aboutissement sera souvent reporté à cause de l'impossibilité pour les employés de banque d'alors de se marier avant d'avoir atteint le confortable revenu annuel de 750$. Même avec ses revenus limités, Philippe trouve le moyen de gâter sa bien-aimée. Il offre à Thérèse sa première montre-bracelet, des parfums, des colliers, des chocolats etc. Mais c'est bien connu dans la famille et parfois ça lui joue des tours. Comme la fois où Jeanne avait poliment accueilli Philippe à la porte et s'était occupée de le débarrasser de son manteau, pour le porter sur un lit dans la chambre. Elle savait bien que dans ses poches, il y avait un sac de chocolats qu'il remettrait à Thérèse à la fin de la soirée. Ce soir-là, Thérèse a bien reçu ses chocolats, mais la moitié du sachet avait déjà été consommée…


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  • Commentaires

    1
    Okami99 Profil de Okami99
    Vendredi 23 Décembre 2011 à 10:49

    Ce que tu écris est magnifique

    Peux-tu passer sur mon blog ?

    Bye bonne journée

    2
    Dididit Profil de Dididit
    Vendredi 23 Décembre 2011 à 16:24

    Eh! merci pour ton commentaire flatteur. Je passe te voir très bientôt. Bon Noël.

    3
    malinamie Profil de malinamie
    Samedi 12 Mai 2012 à 01:08

    T'as tu oublié Dididit...d'aller voir Okami99.....hum...je gage que ouiiiiii hahahaha

    4
    Dididit Profil de Dididit
    Samedi 12 Mai 2012 à 01:57

    Il ne faut pas gager sur ça, tu vas perdre.

    5
    Lundi 15 Septembre 2014 à 21:24

    Je cherche l'ISBN du livre mais j'ai prêté le livre , on me dit qu'il ne semble pas écrit dans le livre


    peux tu inscrire cela ici , s'il te plaît...


     


    merciiiiiiiiiiiii

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