• Au chic Tchoss

    Flash souvenir, café de rue et livraison du menu par taxi

    Au Chic TchossAu Chic Tchoss 

    (PHOTOS N. PILON) À moins d'annotation contraire, toutes les images et tous les textes de ce blog sont protégés et ne peuvent être utilisés, en tout ou en partie, sans permission expresse de l'auteur.

     

     

    AU CHIC TCHOSS

     

    Je suis de retour d'une visite au restaurant-boucherie Tchoss de Niamey. Du début, cette sortie se voulait particulière. Accompagné d'un ami nigérien, je participais à une réunion d'affaires avec un partenaire dont les bureaux étaient situés tout près d'une petite boucherie artisanale. Elle devait durer tout l'avant-midi. Mais voilà, déveine totale, après une heure d'entrevue, toutes les questions étaient liquidées : comprendre qu'aucune n'avait trouvé de vraie réponse. Devant l'impasse, j'avoue que mon acolyte et moi étions un peu débinés de la tournure des événements.

    Au sortir de la salle, mon compère Issaka Hachimou, me lance tout de go, un peu pour redynamiser l'ambiance :

     

    -- Nous avons bien cinq petites minutes. Anasara voudra-t-il venir prendre le petit dèj. avec boro bi?

     

    Ici, LA différence c'est moi. Dans une foule, ça se voit comme le nez au milieu du visage. Alors quand on me traite de blanc haut et fort, sans se priver et de face, c'est bon signe. L'ambiance est à la taquinerie. Vous aurez compris que le boro bi, l'homme noir, c'est lui. Le petit sourire narquois qui accompagne son invitation me dit, comme toujours, qu'il ne tire aucun complexe de sa condition. Je lui réponds également par un sourire, fidèle à mon habitude. Je lui ai dit maintes fois auparavant que si je réussis à faire élargir le sien de sourire, quand il se prétend de couleur noire foncée, je le tire un peu du côté des blancs, à cause de la blancheur de ses dents. Il se met à rire de bon cœur et on prend la direction de Tchoss. Mais je flaire tout de même une affectueuse arnaque. Je sens le besoin d'en rajouter un peu. Je dis que je viens tout juste de petit-déjeuner là… que je n'ai pas vraiment faim, mais que je vais l'accompagner quand même, sans manger.

     

    Le véhicule à peine garé, il nous faut contourner les trois vendeurs de cartes de cellulaires qui arrivent au pas de course, puis repousser sans façon le vendeur de films DVD mal piratés, pas cher, pas cher. Après, il s'agit de lever la main devant le vieillard et l'infirme qui quêtent avec insistance.

    À peine dix heures trente en matinée et les premières billes de bois des fours extérieurs de la place achèvent de braiser. Des quartiers de mouton cuisent sur le gril.

    Issaka passe sa commande avant qu'on entre dans le bâtiment, en murmurant au maître de cuisson :

     

    -- Un petit deux mille.

     

    Je dois premièrement comprendre son murmure en Djerma, ce qui en soi est déjà un défi. Puis, tour de force, en deviner la signification plutôt que de chercher à traduire. Mes sens en alerte, m'informent qu'il vient de commander, pour deux mille francs CFA, une assiettée de viande du genre smoked meat.

    Donc, presque sans s'arrêter devant le rotiman, on entre dans le boui-boui. L'intérieur est bondé de gens assis devant d'affreuses tables de parterre branlantes en plastique blanc, taché multi couches. Les murs en dur supportent une peinture bleue sale alors que le plancher s'accommode mal d'un ciment brut âprement dégrossi. L'éclairage est fourni par des fenêtres non vitrées dont les volets ont été rabattus de chaque côté sur la face extérieure des murs.

    De toute évidence, les clients attablés militent en faveur de la popularité de la place. Les mouches aiment bien l'endroit aussi, elles sont nombreuses à s'abreuver aux innombrables taches de graisse des tables. Plusieurs tentent de se positionner avantageusement près des assiettes de viande que les gens ont commandées. Un petit téléviseur se plaint sans conséquences dans un coin de la pièce. Même si des portions plus généreuses sont disponibles, presque tous les clients ont pris le même plat : une assiette de mouton braisé à deux mille francs, déjà tranché en petites lanières, gras inclus. Certains sont pieds nus pour avoir enlevé leurs sandales et les avoir remises au cireur le temps du déjeuner. Elles leur reviendront, dans le milieu du lunch moyennant un petit cent francs.

    En partie assise sur des bancs sommaires en bois lourdement patiné, la clientèle, entièrement masculine, est variée : un certain nombre en boubou traditionnel ou djellaba, quelques uns en complet veston sombre et cravate, la majorité en chemise à manches courtes ou polo.

    Même à cette heure matinale, vestiges des clients précédents, les tables sont jonchées de capsules de sucreries, qu'on appelle chez-nous des liqueurs douces. À l'occasion un boy ramasse les assiettes qu'il amène à l'extérieur. Je remarque par une fenêtre qu'une équipe les récupère pour les plonger, vite dit vite fait, dans un bac d'eau graisseuse avant des les réutiliser. Les retailles de nourriture qui ornaient les tables y restent au bénéfice des mouches ou se retrouvent par terre avec les capsules.

    Les assiettes sont de taille réduite mais remplies d'un seul petit monticule de viande. Pas d'accompagnement de riz ou de pomme de terre. Le tout est plutôt assorti d'un minuscule plat de pili-pili, fabriqué à partir de deux variétés de piments finement broyés. Les gens y assaisonnent leur viande avant de la manger de main à bouche, souvent à plusieurs dans le même plat.

    Au chic resto, je suis le seul batouré : le seul blanc d'occident. Cet endroit est clairement inaccessible à un batouré non accompagné. Trop… local, dirais-je. Je suis en Afrique depuis près de deux ans mais je considérerais comme un grand défi l'éventualité de revenir ici seul. Issaka me dit que la viande qui attend sa cuisson dehors au soleil, dans les mouches, est de la meilleure qualité dans tout Niamey. D'abord le mouton c'est la viande de luxe ici. Beaucoup plus tendre et digeste que le bœuf, plus chère aussi. Il précise que ce mouton est inspecté et abattu à l'abattoir réfrigéré. Je dodeline de la tête mais je sais néanmoins que les quartiers de viande que je vois chauffer lentement au soleil, avant cuisson, sont souvent transportés à l'air ambiant, sans réel emballage. La plupart du temps, ils sont déposés directement sur le fond de l'espace cargo d'une camionnette. Si celui qui manipule la viande n'a pas sa place dans la cabine, on le voit souvent assis sur les quartiers en cargaison. En certaines occasions, les pièces sont empilées sur la banquette arrière rabattue d'un taxi. Dans ces cas, on ne peut refermer correctement le hayon à cause de la dimension des morceaux de viande. Mais bon, va pour l'abattoir.

    Issaka se dit chanceux de pouvoir fréquenter cet établissement aussi tôt en journée. Même si les feux de cuisson extérieurs, en bordure de rue, sont allumés tôt le matin, les premiers services se font seulement lorsque les braises se sont réellement accumulées dans les braseros : rarement avant dix heures. La clientèle fait partie de la minorité aisée qui peut se permettre de ne pas manger la pâte à la sauce servie dans leur foyer le matin. Eux, ils peuvent attendre le luxe du service de viande du resto. Pour la majorité des Nigériens, s'offrir un seul plat de viande à deux mille francs CFA est un festin inimaginable.

    Issaka Hachimou me raconte que, d'habitude au lever, on mange la pâte à la farine de sorgho aussi appelé gros mil. Elle est préparée en surplus lors du repas de la veille et est accompagnée, si on est dans une période faste, d'une sauce avec un tout petit peu de viande. Autrement on sert la pâte avec sauce tomates et pili-pili.

    Ça se comprend aisément quand on considère que le revenu annuel moyen de plus de quatre-vingts pourcent de la population du pays est de cinquante mille francs CFA : environ cent vingt-cinq dollars! Pour les gens qui ne peuvent s'offrir le surplus du repas de hier nuit, au matin suivant, et qui n'ont pas les moyens de fréquenter la luxueuse boucherie, le petit déjeuner c'est un bout de croûton de pain et un café instantané glané chez un marchand en bordure du chemin. L'ajout coutumier à ce café, d'une phénoménale quantité de lait condensé, en rehausse lourdement la valeur calorique et donne l'énergie nécessaire pour se rendre à la sieste de l'après-midi. Pour ces gens, la dépense de cent ou deux cents francs pour ce petit déjeuner, taxe déjà amplement le budget.

    Au chic restaurant-boucherie Tchoss, on mange à pleines mains qu'on essuie avec les mêmes deux petites serviettes de coton qui se promènent de table en table, suivies d'un cortège de mouches intéressées par l'objet.

    La plupart des clients mangeront quand même chez eux vers treize heures alors que la femme servira du riz blanc, à la sauce ou au gras. En ville, à l'occasion, on accompagnera le repas d'un bol de boule qui est une pâte de mil, délayée dans du lait souvent aigri. A l'occasion, la boule est servie sucrée, un peu comme un gruau ou un dessert : mixture tiède à boire et mâcher. Il y a des gens pour dire que, si le lait est exposé à l'air ambiant assez longtemps pour qu'il tourne avant de préparer la mixture, la boule est meilleure.

    Dans les campagnes, où les habitants ont encore moins de moyens, la boule représente souvent l'unique diète des paysans. Bien sûr, ils pourront occasionnellement se gâter et s'acheter une brochette de viande bon marché à deux cents francs une fois par deux ou trois jours mais là, il faut la chance, hein! La baraka, quoi! Mais, malgré tout, la réalité c'est que les revenus ne permettent pas d'acheter suffisamment de viande pour l'apprêter chez soi. De plus, la conservation poserait sûrement problème.

    Issaka ayant terminé son déjeuner de gosse de riche, on se heurte, entre la porte de la boucherie et notre véhicule; au vendeur de ceintures en cuir véritable (peut-être du cuir de mouton) et au vendeur de journaux à qui je décide d'acheter un exemplaire à trois cents francs pièce. En fouillant dans ma poche à la recherche d'une pièce, je baisse un peu les yeux et je vois arriver rapidement de nulle part, quatre, six, huit, mains tendues. Elles appartiennent au vieillard, à l'enfant, à l'infirme, au vendeur de cigarettes… qui sollicitent la bienveillance d'anasara : LE blanc.

     

    -- Anasara, cadeau cent francs!

     

    Je choisis la main du plus petit, comme je le fais souvent. J'y laisse le peu de pièces qu'il me reste et je me dirige allègrement vers le véhicule sans lever les yeux. Une fois dans la cabine, la porte refermée, j'entends encore en sourdine leurs réquisitoires. Le plat des mains posées contre l'extérieur de la vitre de ma portière n'en glisse finalement qu'avec le mouvement du véhicule.

     

    Un épisode tout ce qu'il y a de plus ordinaire dans le quotidien de Niamey.

     

    Pi Noël qui s'en vient! J'me demande si j'vas porter ma cravate rouge ou ben la bleue... Mmm, ch'chépâ.


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  • Commentaires

    1
    micocoulier6
    Jeudi 1er Décembre 2011 à 20:40

    J' ai bien aimé. C' est la première fois que je peux lire qq chose que tu as écris. héhé


    J' ai l' impression de lire un de ces charmants articles du Riders' Digest dans une salle d' attente et de m' être évadé quelques instants avec tes descriptions précises, imagées et drôles.


     

    2
    Dididit Profil de Dididit
    Vendredi 2 Décembre 2011 à 00:00

    Eh merci pour ta visite et ton commentaire. Content d'avoir permis l'évasion

    3
    malinamie Profil de malinamie
    Jeudi 8 Décembre 2011 à 22:04

    On dirait un petit film d'où en sortant on se dit, content,la tête pleine d'images...-" Ben ben beau ce film là...et en plus j'ai appris kekchos' chose...!"

    4
    Dididit Profil de Dididit
    Vendredi 9 Décembre 2011 à 16:49

    Merci IM, j'ai eu un peu le même sentiment, plusieurs années après les faits, quand j'ai révisé ce récit. Comme si c'était quelqu'un d'autre qui en avait été témoin. En tout cas ça m'a porte à remettre en question plusieurs certitudes. L'étranger là-bas c'était moi. La vision que j'ai eue était teintée de mes préjugés d'occidentaux, j'en suis bien conscient.

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