• B Comme…

    Un condensé de la vie de la ruelle. Une fiction fabriquée à même des souvenirs en vrac.

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    B COMME…

     

    J'étais en troisième année du primaire. Année de félicité s'il en est. Cette journée là, on « faisait français ». Nous avions rangé tous nos autres manuels et cahiers comme notre titulaire l'avait demandé. C'était une de ces périodes de révision de connaissances où on prend un temps d'arrêt pour jeter un regard sur le passé. Pour peu qu'à ce stade de notre courte vie on puisse en avoir un, de passé….

    La journée complète avait été réservée aux lettres de l'alphabet : toutes les lettres. Ma voisine de pupitre avait revêtu pour l'occasion, un costume de carotte immense pour illustrer la lettre C comme… carotte. Une autre fille à l'avant était drapée d'un grand sarrau bleu et blanc. Une auréole de plastique coincée dans sa chevelure oscillait lamentablement sur sa tête. Pour elle, c'était  M comme… Marie. Moi, j'étais déguisé en banane pour illustrer le B comme… banane. Mais aussi pour représenter la lettre qualifiant ma classe cette année-là : B comme… troisième année « B ».

    Après un microscopique cillement de paupières derrière mon masque de peluche jaune, toutes les lettres de la classe se mirent à me parler en même temps. Tout à coup, chacune d'elles avait des choses importantes à dire. Ça ne pouvait attendre. Toutes s'exprimaient en même temps sauf moi qui n'arrivais pas à placer un mot. Dans le brouhaha général, ce qui s'annonçait à prime abord comme une journée rigolote, tournait au drame. Le « A » se payait un complexe de persécution et me criait d'arrêter de le suivre partout. Le « X » en avait après le rôle qu'on lui faisait jouer dans sa version triplets. Chacune des lettres de l'alphabet était mécontente de tel ou tel aspect de son rôle et m'en tenait pour responsable.

    Je rêvais!

    Une lourde cacophonie prenait forme dans ma tête alors que mon petit rêve heureux virait au cauchemar. Je cherchai la professeure des yeux pour qu'elle vienne à mon aide. Elle s'était transformée en un énorme dictionnaire menaçant. Elle était mécontente de toutes les lettres pour je ne sais quelle raison et ne se gênait pas pour me le dire : elle claquait fort de sa lourde page couverture et me fixait de la tranche. Ça devenait intenable. Quelqu'un, je ne sais qui, m'arracha à cette guerre insensée.

    Il y eut un grand tourbillon, le discours des lettres s'assourdit en un murmure lointain. La pièce se mit à tourner sur elle-même jusqu'à ce que je me voie, à neuf ans, assis dans le sable, dans la cour derrière chez-moi. Tout baignait maintenant dans le calme feutré d'un début d'après-midi d'été plein soleil. Ma mission, si je l'acceptais au cours de ce rêve, serait de valoriser la lettre « B », trop longtemps ignorée. Lettre au graphisme ingrat et difficile à rendre : éternelle deuxième.

     

     

    B b… B b… B b… comme la belle et chaude journée d'été de mon enfance qui avait gommé tout le reste et recentré l'action.

    B comme… Bélisle Furnitures. Les lettres blanches bougent au même rythme que la boîte du camion sur laquelle elles sont écrites. On y charge probablement le mobilier vendu la veille dans le magasin. Assis dans la cour arrière, mon ami Nounou et moi attendons que le départ du camion de livraison nous donne accès à la ruelle. Près de nous, le marteau de son père et la scie à viande que j'ai empruntée sans le demander. Elle traînait depuis longtemps près du comptoir de charcuteries du commerce familial. Nous avons un projet en marche mais il requiert quelques achats de base avant de prendre forme.

    Pour bien comprendre l'impasse que crée la situation, il faut avoir en tête que la porte permettant aux employés de Bélisle de charger les meubles avait été découpée dans l'angle de coin de la bâtisse qui jouxte notre cour arrière. Avant de prendre sa cargaison, le camion de livraison du magasin de meubles doit s'apponter en reculant jusqu'à s'appuyer contre une minuscule plateforme de ciment, nous bloquant ainsi momentanément toute issue vers la ruelle. L'inconvénient est tout de même bien relatif. Les chargements sont fréquents mais ne sont jamais bien longs.

    Bien sûr, on peut toujours se faufiler en dessous du véhicule et atteindre la ruelle d'une roulade. Mais on nous a fait comprendre maintes fois que le potentiel d'accident était trop grand. On pourrait aussi se débrouiller autrement. On pourrait faire B comme… la clôture à Bélanger. La haute palissade ajourée à laquelle il manque une latte courre le long de la partie centrale de notre cour arrière enclavée. C'est un bel exemple de plan « B » convenable pouvant nous permettre de nous défiler. Si seulement le voisinage n'était pas si frileux de ce côté.

     

    Dans sa manœuvre d'appontement, le chauffeur du camion doit longer le garage du voisin et s'approcher d'un poteau de téléphone jusqu'à le frôler de son côté passager pour bien s'aligner sur l'espace cargo. Aujourd'hui, le conducteur est un nouvel employé, il n'a pas encore appris à bien se coller sur l'obstacle stratégique. Ça nous laisse l'épaisseur de la tête pour tenter de forcer le passage. Quelques contorsions et risques calculés… on peut y arriver. Dans le camion, l'équipe de livraison parle fort. Ça ne semble pas être une bonne journée. Quand on s'approche de l'arrière du véhicule, nous remarquons que nous sommes à peine plus grands que le tandem de roues arrière. Il se dégage toujours de cette partie du camion, une désagréable senteur de freins surchauffés et de caoutchouc ramolli à laquelle on ne peut se soustraire. Je n'ai jamais su pourquoi mais ces odeurs m'ont toujours inquiété à la seconde où j'avais l'oreille collée au poteau et l'autre joue appuyée sur le rebord extérieur de la plateforme du camion. L'avance se fait millimètre par millimètre.

     

    Une fois l'obstacle franchi, on débouche rapidement sur la huitième rue. On peut remonter jusqu'à l'entrée principale du magasin. De ce côté, c'est B comme Bélisle Hardware parce qu'on est dans la section ferronnerie et cadeaux. On trouve de tout ici. De beaux outils bien alignés aux couleurs vives, des vis, des attaches, des clous en vrac, de délicats vases en verre fin pour la fête des mères : de tout je vous dis. Au fond du département des meubles, dans le back store, on peut voir que l'équipe de livraison a terminé son chargement et s'apprête à repartir. La route sera libre pour retourner dans la cour directement par cette porte, sans faire le tour par la rue. J'aime bien venir chez Bélisle, ça sent l'huile fraîche, la térébenthine et le vieux bois odorant. L'atmosphère y est toujours effervescente. On est chanceux, on tombe sur monsieur Paquette qui nous donne en prime quelques conseils sans trop se faire prier. Aujourd'hui on a besoin de vingt-cinq sous de clous à grosse tête.

    On obtient aussi la permission de ressortir du magasin par le quai de chargement arrière. On pourra ainsi s'approvisionner gratuitement dans le lot de lattes de bois déposées dans les bacs à rebuts à l'intérieur, près de la porte.

     

    Au menu de notre journée, la construction d'un abri à matous. Ça pourrait nous être utile de savoir où les trouver si on décide de faire un safari minous, un prochain soir. Je passe donc rapidement à B comme… la BB gun à Nounou. Cette carabine à air comprimée était l'arme qui terrorisait les chats errants dans la ruelle. J'avoue cependant que nos habiletés étaient bien incertaines. Je suis heureux de ne me souvenir d'aucune victime malgré plusieurs expéditions de fin de soirée. Nous étions plus interpellés par l'aventure que représentaient ces campagnes que par leur finalité.

     

    Tant qu'à avoir eu la permission de se servir dans les lattes de bois perdu des palettes, aussi bien en profiter pour recibler notre B comme… On sortira deux ou trois énormes boîtes vides ayant servi d'emballage pour les réfrigérateurs. La voie est libre, la porte est encore ouverte et monsieur Paquette est retourné à sa caisse enregistreuse à l'avant. Ni une, ni deux, on glisse dans la cour deux de ces énormes boîtes en carton renforcées de bois. La lettre à l'honneur change rapidement de sens et devient B comme… les baguettes de bois dur récupérées sur ce matériel. On extrait rapidement les dix-huit longues baguettes des boîtes pour les transformer en lances de combat. On n'est jamais trop prudent avec tous ces anglais aux alentours. On doit pouvoir se défendre en cas d'attaque…

    Les conseils étaient bons, l'abri à matous est liquidé rapidement mais il a vaguement des allures de niche à chien, curieux tout de même! Le carton des boîtes est déjà en lambeaux. Il ne reste qu'à plier discrètement les grands bouts de carton fort et à les glisser derrière les cors à garbay'd'ge. (Je sais ça fait très local mais c'est ainsi que nous nommions les bacs à déchets devenus notre prochain B comme...). Si monsieur Bélisle apprend la disparition de ses boîtes d'emballage, il sera moins critique envers nous s'il réalise que nous avons fait les choses proprement.

    Tout à coup, nous somme frappés d'une évidence. Le B à l'honneur se transforme pour devenir B comme… la peinture Benjamin Moore. Il nous inspire sans crier gare. Nos nouvelles lances de bois solide auraient meilleure allure si on pouvait aller dénicher quelques restants de gallons de peinture dans les poubelles de l'entrepreneur en peinture John David. Chez-lui, on trouve souvent des rejets de ce genre. Sa cour n'est pas très loin. Elle est située le long du segment court de la ruelle. Celui qui unit la huitième rue à la neuvième.

    À cette heure de l'après-midi, à cause de la canicule, les portes de la boutique de l'entrepreneur sont grandes ouvertes. On s'installe en douce sous les escaliers de bois, sur le côté droit de la cour. Près de la porte de l'atelier, à l'intérieur, on voit un employé qui s'active à recycler les fonds de gallons de peinture récupérés des contrats récemment terminés. Ceux justement qui font l'objet de notre convoitise. À l'évidence, tous les contenants jetés aujourd'hui auront été vidés au préalable. Bien malgré nous, nous abandonnons l'idée de rafraîchir l'aspect de notre nouvel arsenal. Il s'agit d'une journée de vaches maigres. Malgré tout, notre poste d'observation sous l'escalier menant à l'appartement de monsieur Nakena est confortable. On s'amuse un peu à espionner avant qu'on sente que notre B comme… se prépare à changer de profil.

    La nature a horreur du vide et nous, nous ne pouvons souffrir l'inertie. Quelques prudents mouvements nous amènent à découvert, au milieu de l'escalier. De là, en enjambant rapidement la main courante, on peut atteindre le toit de la petite remise à échelles du peintre. C'est un jeu d'enfant, à partir de la couverture de cet abri, de sauter sur le toit du garage de monsieur Werstiuk qui le jouxte immédiatement. Tout l'arrière du terrain du polonais est couvert d'un immense garage d'autos, érigé de façon très approximative. Une dizaine d'emplacements sont offerts en location. Le chinois du Horne Cafe y remise sa Rambler deux tons depuis plusieurs années. Grâce à notre dernière initiative, la lettre du jour devient donc B comme… Bill Werstiuk. Déjà âgé, l'ami Bill demeure au deuxième étage de son immeuble à appartement ayant façade sur l'avenue Carter. Il peut aisément nous voir arpenter le toit de son garage, par la fenêtre arrière de son logis, celle de sa chambre. Nous le savons. Nous savons aussi qu'il craint les fuites d'eau que peut engendrer nos va-et-vient incessants sur la couverture.

    Toujours, nous aimons le provoquer en parlant fort et en courant avec vigueur d'une extrémité à l'autre du toit de la vieille structure qu'on a baptisée la shed à Werstiuk. Immanquablement, la fenêtre de son logis s'ouvre et Bill nous invective d'un flot de mots incompréhensibles. Sûrement du polonais de bas étage d'après le rapide débit qu'il utilise. J'ai toujours aimé le cœur qu'il y mettait. Un peu comme s'il avait voulu jouer avec nous. À cette étape, nous ne courons aucun danger, alors nous sautons à pieds joints en cadence avec les insultes. En même temps, nous regardons son visage s'empourprer.

    Aujourd'hui comme à chaque fois, le niveau d'alerte passera au jaune, seulement quand il aura disparu de sa fenêtre depuis quelques minutes. Et ça ne tarde pas. Le son de la porte de côté de son logement claque fort et nous ramène à la réalité. Il est maintenant urgent de sauter sur l'abri et les marches de deux bonds agiles avant de déguerpir en toute hâte. Comme toujours, la complainte de Bill finit par se perdre dans la chaleur de l'été.

    Pour être efficace, notre fuite doit emprunter le segment long de la ruelle. Celle liant l'avenue Carter à la Murdoch. Surtout ne pas prendre vers le nord, où la lettre aurait pu devenir B comme… Bob Peruta. Bobby demeure tout près de Bill Werstiuk et, de ce côté, la possibilité d'un coup fourré est toujours possible. C'est sûr que Bobby parle anglais et de ce fait, ne peut être considéré comme faisant partie de notre bande. Mais pour lui ça n'est pas pareil. Il est presque des nôtres. Premièrement, il parle français de façon fort honorable. Ça crée un doute dans notre esprit quant son allégeance. De plus, ses parents sont allemands. Ça nous laisse l'argument ultime de le qualifier d'allemand parlant anglais, plutôt que d'anglais proprement dit. Malgré la deuxième guerre mondiale, on ne discrimine pas la Germanie dans le quartier. Avec ces arguments, on a déjà de quoi nuancer au besoin. À chaque fois avec Bob, le reste dépend toujours de sa volonté personnelle à se joindre à nous. Et elle varie sa volonté. Elle se fixe, fois après fois, selon le programme de la journée que nous avons à lui proposer.

    Vers le sud donc. Et tout de suite la lettre devient B comme… le bodyman de Mac's Auto Body Shop, monsieur Nakena. Si on le surprend à sa période de pause, il sera assis à l'extérieur à siroter une liqueur douce. Une expression intriguée se figera sur son visage quand il nous apercevra dégringoler les escaliers menant chez-lui, en fuite devant un tonnerre de gros mots étrangers. Il les comprend probablement. Aujourd'hui, nous passons devant lui à toute vapeur. Son visage s'orne d'un large sourire en nous voyant. Notre course folle ne se calme qu'à la hauteur des habitations à prix modique de Major Rennick, qui forment une large tache jaune dans le paysage.

    De là, je me retourne pour évaluer la situation. Je vois Bill tout essoufflé, appuyé sur un poteau de téléphone, toujours le même. Il nous promet probablement de « câlle de pôôôleîîsssse ». Notre sourire effronté achève de le calmer je suppose. Il dépasse rarement ce poteau et finit toujours par rentrer chez-lui en grommelant pour lui-même après avoir vainement recherché des traces de dommages apparents résultant de nos incursions.

    Comme les eaux de la zone nord sont maintenant brouillées pour un bout de temps, nous continuons vers le sud. Nos pas nous amènent naturellement vers le stand à taxi du gros Arbic, voisin de Ideal Cleaner et de la boulangerie. Là, ça redevient rapidement intéressant. La cible passe à B comme… la bakery de Noranda Bread Company Limited. En milieu d'après-midi, des fournées complètes de leur fameuse miche de rye bread refroidissent d'habitude sur des chariots poussés tout près des portes arrière ouvertes sur l'autre segment court de ruelle. Cet après-midi, le boulanger est fidèle à sa routine. L'opération paraît plus facile qu'elle n'en a l'air cependant. Nous n'avons pas d'attirance particulière pour le pain de seigle mais c'est ce qui est facilement accessible. Cependant, nous devons surveiller la fenêtre du bureau du chef de police, de l'autre côté de la neuvième rue. Il a une vue directe sur notre objectif et il peut être retors à ses heures. Bill ne semble pas avoir matérialisé sa menace d'alerter la police, tout est calme autour du poste. Nous procédons donc au prélèvement d'un quart de pain de seigle crouté encore tiède.

    À ce stade, après notre larcin, nous refusons de transposer notre B comme… vers la brocante de la forge tout près. Nous avons toujours le loisir de revenir. Nous gagnons plutôt la fraîcheur du parc Tremoy en dévalant rapidement le bas de la huitième rue vers le parc bordant le lac. Assis sous un arbre, nous mangeons une bonne partie de la mie du pain en laissant de généreuses portions de croûte aux oiseaux. Un peu comme Robin des Bois nourrissant les pauvres dans la forêt de Sherwood.

     

    Par la suite, on ne s'anime que lentement au cours de l'heure qui suit. On remonte la côte de la sept et on continue jusqu'à la centrale du Northern Telephone and Telegraph. Avant de tourner dans la ruelle derrière le bâtiment, on remarque que notre B comme… se fixe sur le bus à Parenteau en bout de trajet. Stationné en avant de l'édifice, le chauffeur attend l'heure de départ avant d'initier la prochaine course.

    On redescend la ruelle de la six sur toute sa longueur. Comme toujours, il y règne un calme plat. On débouche finalement sur l'avenue Murdoch où on prend à droite.

    Le magasin Woolworth en face de l'église exerce un tel pouvoir d'attraction dans nos têtes d'enfants, que nous ne pouvons nous empêcher d'y entrer à toutes les fois où nous passons devant. Malgré… malgré la mauvaise réputation que nous ont faite les vieilles anglaises y travaillant. Une entrée discrète, quelques affiches de prix interverties, une rapide pagaille dans un étalage de gants et nous retrouvons rapidement la chaleur du trottoir. Les passages au Woolworth sont toujours plus plaisants et sécuritaires pour nous s'ils sont de courte durée.

    Le calme devrait maintenant être revenu du côté de notre ruelle. On passe devant Mac's Food Market sans s'arrêter, le retour doit se faire en diversion, mine de rien. Nous nous présenterons d'abord à l'avant de Noranda Bread, dans la section bakery. Il me reste dix sous et c'est suffisant pour acheter une pâtisserie. Nous entrons dans le vaste magasin dénudé. Une lourde odeur de levain y règne en permanence. Nous regardons tous les gâteaux et beignes derrière les longs comptoirs vitrés pendant que la dame en blanc derrière les présentoirs nous reluque d'un air méfiant.

    • What do you want boys? Hurry up.

       

    À chaque fois c'est la même chose. Notre choix s'arrête sur la spécialité de la maison et la lettre « B » devient B comme… beignet. On pointe d'un doigt sans propreté un éclair à la crème orné de confiture de fraises, tout en pratiquant notre langue seconde : This one!

    • OK, one cream doughnut for you. Now go and play outside.

    Même si nous sentions cette intolérance et la trouvions injuste, nous ne nous en sommes jamais plaints. Tant pis pour les prochaines fournées de rye bread; nous en ferons notre revendication, comme à l'habitude.

    Sitôt à l'extérieur, nous contournons la bâtisse et reprenons la ruelle en direction de notre prochaine association de mot. B comme… la brocante de la forge de Johnny Winkle. Le nec plus ultra du n'importe quoi. La Mecque du tout usagé. Tout dans cet atelier respire l'aventure et le mystère. En commençant par Winkle lui-même. Un importé : une race comme on dit. Il nous rote ce qu'on décode comme une formule de bienvenue. Quand il s'exprime, il crache un anglais mal articulé que nous devons deviner à cause de ses gencives largement édentées et de son éternel bout de cigare mâchouillé fixé à un coin de sa bouche. Toujours éteint d'ailleurs. Curieusement, il nous endure facilement à rôder autour de sa place. Il doit être un des derniers forgerons du coin. Dans l'atelier, un feu vif et orangé brille en permanence dans l'âtre. Ça sent le métal chauffé, la suie, la poussière et la saleté. Je m'imagine même que ça doit être ça l'odeur de l'enfer.

    Nous nous approchons de la porte en finissant d'avaler notre pâtisserie, impressionnés par le ramassis de métal en désordre à l'intérieur. Winkle récupérait avant même que le mot eut été inventé. Il faisait le tour des poubelles de la ville le samedi matin avec quelques gamins et ramassait de tout. Il empilait ce « tout » pêle-mêle dans son antre.

    Il nous regarde l'air amusé en marmonnant. Toujours à notre grand étonnement, on ne sent aucune antipathie de sa part à notre endroit. Prêts à déguerpir en tout temps nous l'observons sans mot dire pendant qu'il frappe éternellement un morceau de métal rougi contre une lourde enclume.

    Winkle ça n'est pas de la p'tite bière!

    Nous demeurons prudents malgré notre fascination devant son royaume. Il nous regarde du coin de l'œil en affichant ce qu'il pense être un sourire. Nous y voyons plutôt un rictus de bonhomme sept heures.

    L'homme est vieux et est affligé d'une maigreur extrême. Sur la tête, il arbore un petit calot de cheminot sale et élimé dont la couleur tourne au gris à cause des travaux de la forge. La peau de son visage fait également dans les mêmes tons à cause de la suie du foyer. La seule couleur vive qu'affiche son visage provient des deux canines jaunes qu'il découvre quand il écarte ses minces lèvres et d'une unique dent en or brillant plus loin dans son orifice buccal. On le regarde travailler un moment sur le pas de la porte, mais rien à faire, le type ne nous apprivoise pas. Il nous fait peur. On plie bagage et on regagne rapidement un terrain qui nous est connu : la partie nord de la ruelle.

    En discutant avec Nounou, la lettre devient B comme… Bobino et comme… la Boîte à Surprise. Il sera bientôt seize heures. Il est temps de rentrer, on vient d'entendre le bruit de la dynamite à la mine.

    Sans préavis, le B était devenu B comme… le blast sourd qu'on entend sous terre une demi-heure avant le changement de quart de travail. Tous les jours, trois fois par jour, on perçoit clairement ces explosions souterraines : sept heure trente, quinze heure trente et vingt-trois heure trente. Ça fait partie de la vie du quartier. La première explosion de la journée me tire du lit le matin. Jour après jour, quand j'entends le blast dans les galeries de la mine, je sais que c'est l'heure de me lever pour la toilette matinale si je ne veux pas être en retard pour l'école. Ces explosions fissurent le minerai dans les galeries. Il sera excavé et traité par les équipes du quart suivant.

    On se prépare à retourner chacun chez-soi. On quitte la ruelle et on regagne le trottoir. On traîne un peu. Le vrai trésor du quartier nous saute aux yeux sans qu'on le réalise vraiment. C'est l'heure où un grand nombre de travailleurs se rendent relever le quart de jour à la mine tout près. Pressés, ils passent rapidement sur l'avenue Carter, leur lunch sous le bras. Et ça devient B comme… leurs petites boîtes à lunch noires fichées sous leur bras solides. Des boîtes à lunch de vaillance à la couleur des galeries de la mine. Des boîtes à lunch de quotidien et de persévérance. Des boîtes à lunch de gens qui gagnent courageusement le petit pain pour lequel ils sont nés. Qui rêvent, qui s'activent pour le voir grossir.

    Comme un riche rayon de lumière boréale, une inspiration soudaine me rassure. Le « B » peut être fier de l'usage qu'on en fait ici. Ce « » là, c'est l'âme du quartier. L'essence de l'armée de travailleurs sans visage qui y besognent. Ils peuvent s'appeler Bolek, l'énigmatique gérant du dépôt de dynamite ou Boutin, Bergeron, Beaulieu, Bolduc… tant d'autres artisans anonymes, sans histoire.

    Nous avons ici un « B » de première. Une lettre qui ne se fait devancer par aucune. Une lettre qui fait sûrement l'envie de toutes les autres. Un « B » profilé, emblématique et orgueilleux.

    La sonnerie du réveil m'extirpe de mon rêve. Je crois entendre à nouveau les blasts de la mine que j'entendais quotidiennement quand j'étais petit. Les dernières images que me laisse mon rêve apaisé sont celles des tonnes de roc déboulant dans la poussière des galeries sous le regard gris de Johnny Winkle s'amusant du spectacle.

     

     

    LA CLÔTURE À BÉLANGER

     

    Avec le temps
    Le vert d'la clôture à Bélanger
    Jalouse l'émeraude de ton regard d'ange
     
    Dans l'temps
    Y'avait Nounou Suzy
    Aleena et Bobby
    Tous à apprivoiser la vie
    Dans les ruelles en cinq sets
    Entre la neuf et puis la sept
     
    Du fond de son arrière-boutique
    Le vieux Clark s'fendait en quatre
    Et sortait ses talents de numismate
    Pour une fausse pièce antique authentique
    Prestement dérobée en sourdine
    Dans la tasse de change d'la cuisine
     
    Aujourd'hui je gagne
    Demain tu perds
    On créait ses joies ses misères
    Derrière le chinois Dow-Per
    À distance respectable de son boxer
     
    Avec le temps
    Le bleu du truck à Bélisle
    Recolore le ciel des Antilles
     
    Peruta Laverdière
    Werstiuk Lapierre
    Wiepans Lalonde
    Tout ce beau monde
    À la même ruelle
    Celle des matous roux
    Aux suspectes langueurs
    Aux cicatrices énormes
     
    Tous à la même ruelle
     
    Celle de Johnny Winkle
    Et ses chargements de bouteilles vides
    À ras bord la boîte de son pick-up sale
    Tinkle tinkle tinkle
     
    Winkle
     
    Personnification du mal pour toutes les mères
    Habitant le d'vant des maisons du quartier
    Le vieux Winkle au regard gris perle
    Sa peau sale
    Ses vêtements sales
    Son camion sale
    Forgeron de chevaux-vapeur
    Mais surtout brocanteur
     
    Probablement bonhomme sept heure
     
    Si on avait bien fouillé
    Son petit cagibi
    Au fond de son atelier
    Derrière chez Laszczewski
    On y aurait sûrement trouvé
    Une panoplie d'horreurs
     
    Peut-être des femmes tounues en calendrier
    Peut-être des souvenirs de son ailleurs
     
    Qui sait
     
    Moi je crois qu'il venait de nulle part
     
    Je crois qu'il a été créé
    Uniquement pour étoffer
    Nos rêves d'enfants gâtés
     
    Quand on apercevait sa camionnette noir-gris
    Lancée à l'assaut de la ruelle en maraude
    On courait se mettre à l'abri
    Derrière la clôture à Bélanger
    Où Dieu dans sa grande bonté
    Avait fait en sorte qu'il se cassa une latte
    Pour que les garnements du quartier puissent s'y couler
    Afin de s'abriter du regard d'acier de l'importé

     


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  • Commentaires

    1
    Miss popcorn
    Jeudi 26 Janvier 2012 à 14:33

    wow...Beaucoup de travail effectivement...Pour nous les gens de ce coin de ville on peut le lire avec image instantannée en prime.


    De plus mon nom se glisse insidieusement dans le texte...dans une boîte à lunch peut-être.


    Bonne journée.


    Miss popcorn


     

    2
    Dididit Profil de Dididit
    Jeudi 26 Janvier 2012 à 15:58

    Eh, merci de ta visite. Ben oui, image instantanée... comme un grain de popcorn qui éclate peut-être.

    3
    Samedi 4 Février 2012 à 21:35

    B comme BRAVO....Au tire au poignet linguistique t'es pas mal fort ...pas mal fort...


    Malina x

    4
    Dididit Profil de Dididit
    Samedi 4 Février 2012 à 22:10

    Hi, hi, hi t'es comique. Merci. Le sens de ce texte s'est placé de lui-même à mesure que je l'écrivais. Insécurisante cette façon de faire. Mais il semble que les choses et les mots finissent toujours par trouver elles-même la place qui leur est propre. Content d'avoir été lu sans que tu trouves le sujet trop "local" disons.

    5
    Etiam
    Lundi 6 Février 2012 à 15:52

    C est ma troisieme lecture .  J ai été subjuguée. C est tellement bien dit . N oublie pas que ce lieu fut aussi mon terrain de jeu lorsque j étais enfant . Je ne dis pas que je m adonnais aux memes activités mais elles étaient tout aussi intéressantes . Quiconque a vécu dans le coin revit une partie de son enfance en lisant ce texte .CHAPEAU!

    6
    Dididit Profil de Dididit
    Lundi 6 Février 2012 à 16:07

    Trois fois... tu vas le connaître par coeur dis! Bien sûr que tu n'avais pas les mêmes activités que nous... Nous discriminions pour les anglais et les filles... Hi, hi, hi. Ne t'en fais pas, avec l'âge et la raison les choses ont évolué pour les filles. La tolérance nous a aussi rejoint; une chance! 

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