• Banale bluette

    Petite histoire banale d'une rencontre ordinaire. C'est l'été dans le nord.

      

      

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      BANALE BLUETTE

     

    La fumée s'élevait paresseusement. Les tables minuscules avaient été savamment agencées dans le piano- bar. La supposée queue, du faux piano à queue trônait dans un coin de la pièce. Les nombreux clients qui étaient accoudés au comptoir moulé en forme de piano, s'observaient, l'air nonchalant. Plus loin, les petites tables du bar accueillaient le reste de la clientèle. Les premières consommations aidant, les gens avaient habitué leurs yeux à la lumière tamisée. L'éclairage était versé par de parcimonieuses lampes de jeux aux abat-jour fatigués. À croire que cette noirceur contrôlée était un préalable absolu pour sortir les gens de leur nuit, pour éclairer leurs rêves.

    Une musique populaire quelconque, fabriquée de clichés des succès de l'heure, poussait au bout des doigts de Tony, l'organiste. Les notes prenaient leur envol au clavier de l'orgue électronique. Elles écorchaient au passage les clients attablés à proximité et, en bout de course, caressaient la vague de danseur s'agitant sur la minuscule piste de danse. D'un coin sombre de la piste, un énorme ventilateur sur pied combattait maladroitement la canicule dans laquelle s'agitait la faune abrutie par l'alcool.

    Arrimé à un plafond invisible, un énorme filet à pêcher pendait misérablement. Il emprisonnait quelques malheureuses imitations d'étoiles de mer qui ajoutaient à l'exotisme maladroit des lieux. D'ordinaire loin des étoiles, en ce pays de roc et de taupes, les filets étaient plus volontiers d'acier. Ils protégeaient les mineurs des loose traîtres et sournois. La foule s'agitait et trinquait fort. Le dos blanc des consommations de houblon rappelait tout de même vaguement les embruns d'une mer bien vivante.

    En ce soir d'été, les serveurs étaient vêtus d'un pantalon noir, flanqué d'une impeccable chemise blanche à courtes manches. Ils valsaient avec grâce et agilité contre un rideau mouvant de clientèle nonchalante. Les gens étaient beaucoup plus préoccupés à oublier qu'à prêter garde. Depuis belle lurette, Johnny, le garçon de table, passait le plus clair de ses nuits à éviter les jambettes potentielles. Pendant son service, il se protégeait de bras et mains d'origines incertaines accompagnant les conversations. Il s'approcha peu à peu de la table d'un type qui trinquait seul depuis déjà un bon moment. À la générosité des pourboires allongés jusqu'à date, Johnny avait mis cette table au milieu de son plan de vol de la soirée. Encore quelques jeux de coudes et il atteindrait la table. Il faisait fi des commandes de service qui fusaient occasionnellement de parts et d'autres.

    Le garçon déposa le breuvage commandé et cria poliment la conclusion de sa transaction à une oreille un peu déphasée. Des yeux aux paupières alourdies le fixèrent quelques instants pendant qu'on lui tendait un billet. De ses doigts agiles Johnny déposa la monnaie sur le rebord de son cabaret en coupures arrondies à un montant à peine plus élevé que le niveau d'un pourboire décent.

    L'inconnu décida de la gratification à lui accorder selon ces règles. Il regarda ensuite le serveur se fondre dans la marée humaine pour étancher la soif d'autres solitudes. Il l'observa s'amarrer quelques instants au bar du faux piano le temps de finir d'alourdir son cabaret. Il le maniait avec autant d'aisance qu'un chirurgien joue du bistouri. Et de nouveau Johnny exécuta de table en table son manège à optimiser les pourboires.

    D'un mouvement latéral des yeux, l'inconnu souda son regard à la porte d'entrée qui encadrait maintenant une frêle apparition. À la mesure des pas de sa démarche, après une brève hésitation, la fille s'appropria peu à peu la pièce en passant tout près de sa table. Du même coup, elle caressa de son parfum quelques privilégiés. Arrivée à la hauteur des danseurs, elle fendit la lame et avisa le fond de la pièce.

    L'inconnu n'avait pu croiser son regard mais il lui avait attribué la couleur de l'océan. Les derniers relents de l'odeur de la fille achevaient de se marier avec la senteur lourde du tabac refroidi. L'inconnu abaissa son regard vers son verre de ale. La blonde boisson occupait maintenant totalement son champ de vision. De la buée recouvrait la paroi extérieure du verre. La riche mousse blanche flottant sur la bière évoqua en lui ses dernières vacances de ski.

    Il se voyait tout absorbé à lutter contre la neige poudreuse, immaculée. Il sentit à son visage le souffle frais d'une fin d'hiver sur les pentes modérées du mont Kanasuta. Abaissant lentement son regard, il essaya de compter les bulles remontant du fond de son verre vers la surface de sa bière. Départ on ne sait d'où et destination floue…

    Rapidement, il avait embullé vers plus tôt. Vers quelque part dans son passé. Il se sentait probablement bien. En tout cas, il apprécia la sensation qui l'envahit. Quelqu'un, quelque part, probablement Dieu, baissa doucement le volume de la musique. Les notes assourdissantes s'étaient transformées en velours. Les accords devinrent cotonneux… murmure nostalgique d'un écho lointain.

    Le temps s'arrêta pour lui.

    Les choses reprirent leur perspective quand Johnny poussa devant lui la bière qu'il avait probablement commandée. Il vit des lèvres l'informer du montant à acquitter, mais son ouïe en garda jalousement le secret. L'inconnu tendit machinalement un billet de vingt dollars pour être sûr d'en avoir suffisamment. Il se prêta à nouveau au manège de la gratification.

      

     

    Avant d'entrer seule au piano-bar, Julie avait hésité quelques instants au vestiaire. Elle avait tiré son miroir de coquette de sa bourse et s'était avisée de replacer sa mèche rebelle. Celle qui lui donnait cet air négligé, celle contre qui elle avait livré et perdu tant de batailles.

    Son mince sac à main fichu sous le bras, elle avait ajusté de son mieux le bas de sa jupe. Finalement, elle s'était avancée dans l'embrasure de la porte donnant accès au bar.

    Elle s'arrêta un instant pour tenter vainement de voir les gens attablés, tapis dans la pénombre qu'elle affrontait. Au ton des échanges, elle constata que la soirée était déjà généreusement entamée. Elle jeta un rapide coup d'œil à sa montre tout en avançant. Au passage, elle rendit machinalement son sourire à Tony qui caressait amoureusement les blanches de son clavier. Elle abhorrait entrer seule dans un bar. À chaque fois c'était le même scénario. Elle pouvait à peine supporter le regard étourdi des hommes la fixant avec attention.

    Un des serveurs, désireux de se frayer un chemin, posa délicatement sa main à son épaule. Il la frôla au passage sans faire de manières pour accéder à des clients en demande tout près d'elle.

    Alors qu'elle tentait toujours de reconnaître quelques visages familiers, elle se souvint qu'on lui avait dit de se diriger tout au fond de la salle où son amie occupait probablement déjà une place.

    Assis seul à une table, droit devant, un type la fixait d'un regard mou. Lorsqu'elle passa à sa hauteur, elle crut un instant qu'il l'aborderait. L'inconnu évita cependant son regard et demanda une nouvelle consommation à un serveur qui venait de se libérer.

    La piste de danse coupait la salle en deux. Ce soir elle débordait d'une masse compacte de fêtards. Julie la franchit avec peine.

    Ses yeux s'étaient habitués à la pénombre. Une fois ce rideau traversé, Julie reconnut le profil longiligne de Renée à une des dernières tables. Renée tenait une argumentation avec une nouvelle connaissance. Malgré tout, à l'arrivée de Julie elle afficha un sourire chaleureux et la gratifia d'un coup d'œil reconnaissant.

    À la veille de ses trente-cinq ans, Julie avait perdu l'habitude de ces sorties. Elle n'avait accepté l'invitation qu'après un long plaidoyer de son amie.

    Prenant place à la table sous le confort relatif d'une minuscule chaise de bois, elle héla un serveur. Elle promena ensuite distraitement son regard dans la pièce pour enfin l'arrêter sur les danseurs en transes.

    Suant à pleins pores, l'air béat, une poignée d'adolescents s'exaltait de l'élixir sonore. Près d'eux, un jeune couple en réserve suivait méthodiquement le rythme. Julie eut envie de se joindre à eux mais elle se ravisa. Poursuivant son examen visuel, elle identifia les sénateurs. Les habitués de la place. Ils avaient tous cet air satisfait de propriétaires terriens obtus. Chacun avait marqué son territoire d'une indélébile trace. Un de ces clients sélects buvait sa bière dans des gobelets préalablement refroidis à son intention. Un peu plus loin, d'autres sénateurs, un groupe de jeunes filles cette fois. Elles occupaient la même table tous les week-ends. Elles se complaisaient à laisser bien en évidence, au centre de la table, l'affichette RÉSERVÉ en lettre rouge sur fond noir. La grande blonde placée dans le courant d'air frais du ventilateur se ruinait en pourboires onéreux pour avoir le droit d'occuper régulièrement la table jouxtant immédiatement la piste de danse.

    Julie dut interrompre momentanément son observation afin de compenser le garçon pour la célérité de son service.

    Elle porta à ses lèvres son Perrier-citron et en salua le goût frais avec satisfaction. L'heure trottait allègrement vers l'autre côté de la nuit. Les fêtards semblaient déterminés à repousser les limites du lendemain le plus loin possible. À un moment, un homme qu'elle avait déjà croisé s'attabla avec eux et tenta d'entreprendre une conversation. Julie ne saisissait que le début de ses phrases, elle ne put s'entretenir longtemps avec lui. Quelques commentaires de l'interlocuteur tombèrent à plat avant que Julie ne se lève pour se diriger vers la toilette des dames.

    Au passage, son œil glissa et s'attarda vers la table de l'inconnu de tout à l'heure. Ce dernier accrocha son regard à ses pas jusqu'à ce qu'elle disparaisse derrière la lourde porte à ressorts des cabinets. Elle ne l'avait jamais vu auparavant.

    Julie rafraîchit son rouge et observa son reflet dans la glace. Elle se surprit à souhaiter que cet homme l'aborde. Il était en état d'ébriété avancé ce qui en faisait probablement un piètre compagnon ce soir. Pourtant elle se devinait une petite sensation d'urgence.

    -- Je devrais me méfier de moi, pensa-t-elle pendant qu'elle voyait apparaître un début de sourire sur ses lèvres.

    Un dernier coup d'œil à son image lui permit de noter que le miroir avait les traits tirés sous cette couche de maquillage. Elle prit un air fataliste en lissant une dernière fois l'enduit de ses lèvres avec la langue.

    De retour à sa place elle retrouva Renée maintenant seule. Un nouveau Perrier-citron lui rafraîchit la gorge desséchée par la fumée. Après une courte période de potinage, elle entraîna son amie vers la piste de danse. Tout d'abord le groupe s'écarta pour rapidement les encercler et les absorber totalement pendant un long moment.

    L'organiste termina sa prestation. Après une brève transition, le rythme que les danseurs soutenaient était maintenant craché par les amplificateurs de la discothèque. Le groupe d'adolescents que Julie avait remarqué plus tôt était toujours en piste. Il se réjouissait de ce tempo plus expéditif.

    Puis, d'un coup, comme si la terre eut tremblé, on inonda la pièce de lumière crue. On musela net les amplificateurs. Les danseurs interdits s'immobilisèrent d'un bloc en plissant les paupières sur des yeux rougis par la longue veille. En voyant les traits blafards qu'offrait l'entourage, chacun n'osait trop s'imaginer l'image qu'il projetait. Quelques uns regagnèrent leur place pour terminer une consommation entamée plus tôt. Bon nombre des clients se dirigeait déjà vers la sortie. Derrière le bar, Johnny complétait sa besogne d'assassin d'illusions en achevant d'actionner les derniers commutateurs qui déverseraient la dure réalité dans la pièce. Ce flot de lumière signalait à tous l'heure de fermeture. Déjà d'aspect douteux en ambiance contrôlée, la décoration de la pièce accusait maintenant cyniquement son âge.

    Les deux amies bavardèrent à leur table en terminant leur verre avant de vider les lieux. Julie remarqua qu'elle pouvait maintenant apercevoir de sa table, celle de l'inconnu. Probablement stimulé par ces incitations imminentes, il avait décidé d'affronter sa nuit. Un verre à moitié vide et un cendrier encore fumant témoignaient de son passage. Pendant un instant Julie perdit le fil de sa conversation avec Renée. Elle était contrariée par cette désertion.

    Mais pourquoi s'était-elle mit en tête que lui aussi avait souhaité qu'ils fassent connaissance ce soir?

    Le bruit agressant des pattes de chaises raclant le plancher, le va-et-vient des serveurs débarrassant hâtivement les tables étaient autant d'éléments les rapprochant de la sortie.

    Julie aurait préféré un voyage plus long vers une destination plus au sud. Mais en bout de ligne, qui se souciait de ce qu'elle préférait?

    Elle regarda distraitement Johnny effacer avec soins tous les vestiges de sa destination soleil. Il replaça les deux chaises face à face autour de la table toute menue qui avait servi de port d'attache à l'inconnu. Le décor était prêt pour un autre scénario.

    Toute à ses pensées, Julie se leva et enfila sa veste. Renée lui proposa de terminer la fête devant un café chaud. Avait-elle senti son vertige devant le vide qui l'attendait chez-elle?

    En franchissant la porte de l'établissement, les deux femmes furent happées par la nuit qu'elles sentirent fraîche et douce à leurs joues.

     

     

    -- Oui Tony, tu sais, la petite table près de la piste de danse… c'est ça… tu ne vois vraiment pas? Bon, merci.

    Devant le regard désapprobateur de Renée, Julie crut bon de se justifier en rangeant son portable. Elle poursuivit à l'intention de son amie :

    -- Eh bien quoi? Il aurait très bien pu me renseigner tu sais. Depuis le temps que Tony est organiste au piano-bar, il connaît pratiquement tous les clients par leur prénom. Pour ce qui est des vies privées…

     

    Après leur dernière sortie, Julie avait mal dormi. Le sommeil avait joué à cache-cache avec sa fatigue et le peu de temps passé dans les bras de Morphée avait été hanté par le fantôme de l'inconnu. Le café que lui avait servi son amie aux petites heures de la nuit n'avait sûrement pas contribué à la calmer. Le sommeil s'était installé pour de bon alors que l'aurore pointait.

    Ce midi, installée avec Renée à l'Oeuforie elle dégustait son omelette jambon. Comme à tous les jours, le petit restaurant était bondé. Les serveuses allaient et venaient avec frénésie pour profiter le plus possible de la manne quotidienne.

    -- Mais enfin, pourquoi t'acharnes-tu à vouloir entrer en contact avec ce type? Renée la fixait et cherchait à traquer ses coups d'œil brefs et fuyants.

    -- Je ne sais pas. Quelque chose dans son allure m'attire… Je ne sais pas.

    --Tu ne vas quand même pas me dire que tu manques de compagnie au point de courir après des ombres. Si tu veux que je te présente à des amis, tu n'as qu'un signe à faire.

    Julie cessa de manger et repoussa lentement son assiette, agacée.

    -- Là n'est pas la question, tu le sais très bien, rétorqua Julie d'un ton cassant. J'ignore pour quoi ce type m'attire et ça m'est égal. Je veux le revoir, c'est tout.

    Pourtant Renée devinait qu'en cet instant, Julie était à l'écoute de ses émotions. Elle la savait capable du pire et du meilleur quand elle était sous l'emprise de ces impulsions. Elle lui enviait cet instinct primaire.

    La serveuse, habituée à voir les consœurs de travail poussées par une heure de lunch trop brève, leur tendit rapidement l'addition. Une fois dehors, les deux femmes remontèrent la rue Perreault jusqu'à la Caisse Populaire.

    -- Dix, vingt, vingt-cinq… et votre livret.

    Julie concluait ainsi la transaction que la vieille dame lui avait demandée en déposant son chèque de rente. À peine installée à son guichet, la routine l'avait assaillie. En ce début d'après-midi, cette routine était personnifiée par les gens du bel âge désirant conclure de menues transactions. Se présenter souvent à la Caisse permettait à bon nombre d'entre eux de garder contact avec la réalité. Comme ça les sorties quotidiennes avaient un but et tournaient souvent en événement social à en croire les discussions animées dans les files d'attentes.

     

    Son décompte à peine terminé, le regard d'automate de Julie était déjà fixé sur le prochain client. Elle aimait tout de même bien son travail. Quelques clients saluaient ses qualités professionnelles et sa patience. Parfois certains laissaient leur place dans la file d'attente pour être sûrs de passer à son guichet.

     

    Cet après-midi là, à cause du manque de sommeil, elle n'était pas très concentrée. Elle craignait les erreurs de calcul fortuites. Par expériences, elle savait que ces journées étaient propices à un découvert de caisse. Quand ça arrivait, le directeur du service le supportait mal.

     

    Tout l'après-midi fut donc un exercice de concentration implacable. À quatre heures, elle n'avait qu'une idée en tête : regagner son appartement au plus tôt et se permettre une courte sieste avant le souper. Elle concilia ses pièces avec le contenu du tiroir-caisse et rangea le tout dans la voûte. Elle n'avait fait que quelques pas à l'extérieur lorsqu'elle se ravisa. La température était exceptionnellement clémente.

     

    Elle gagna la rue Taschereau d'un pas traînant, tourna à droite sur Dallaire. Elle bifurqua sur la rue du Terminus vers le parc Tremoy. Dans les rues, à cette heure, le bitume rendait à l'air la majeure partie de la chaleur du soleil qu'il avait emmagasiné durant la journée.

     

    Julie passa près de la fontaine du cinquantenaire qui crachait des litres et des litres d'humidité dans l'atmosphère alourdie de cette fin d'après-midi de juillet. Sans doute fraîchement éclos de ce lieu humide, une nuée de moustiques l'assaillit. Elle dut fermer la bouche et plisser fortement les yeux pour ne pas être incommodée par cette manifestation spontanée du trop court été nordique.

     

    Elle colla ensuite ses pas au sinueux tracé du sentier Osisko longeant le lac du même nom. Elle marcha longuement jusqu'aux estrades du théâtre en plein air. L'endroit était déserté à cette heure. Elle s'y assied. Observant l'onde se fondre doucement sur la berge. Une légère brise soufflait.

     

    Elle demeura ainsi un bon moment le regard dans le vide. Elle pensait à tout et à rien, à ses trente-cinq années de vie qu'elle traînait comme une hypothèque. Elle eut une pensée pour son ex conjoint qu'elle n'avait pas revu depuis plus d'un an. Ces relents de séparation la rendaient nostalgique. Elle sourit en songeant à son amie Renée et à leur sortie d'hier.

     

    Toute absorbée qu'elle était, elle n'avait pas remarqué l'homme qui se dirigeait vers elle en se préparant à l'aborder.

     -- Pardon, je peux m'asseoir? Fit l'homme en franchissant les derniers pas qui la séparaient d'elle.

     

    Julie sursauta. Elle éprouva de la difficulté à parler et ne put qu'articuler un oui incolore lorsqu'elle reconnut son inconnu.

     

    -- Je m'appelle Jean, je prenais ma marche quotidienne quand je vous ai aperçue. C'est bien vous que j'ai croisée hier soir à l'hôtel?

     

    -- Je… je… mais qui êtes-vous?

     

    -- Oh je m'excuse, je croyais m'être présenté. Je m'appelle Jean et…

     

    -- Non! Coupa Julie contrariée, ça  je l'ai compris.

     

    Jean afficha un sourire amusé, il risqua,

     

    -- Si vous essayez de me dire que je suis dans vos pensées depuis notre rencontre, je vous comprends. J'avoue que vous accompagniez déjà mes pas avant que je ne vous croise ici.

     

    Il planta ses yeux dans les siens. Elle ne put s'y soustraire. Elle était pétrifiée. Julie profita de cette intimité visuelle pour détailler ses traits. Il n'était pas tellement plus âgé qu'elle. Il avait le menton plutôt volontaire. Sa chevelure châtain, plantée bas au front, portait l'argent aux tempes. La fine ligne de son nez était surmontée de deux yeux noirs, vifs d'intelligence. Sa blanche dentition ne se laissait découvrir que par son sourire tandis que de minces lèvres accentuaient les moues accompagnant ses silences.

     

    Le soleil amorçait son périple de fin de journée. La lumière changeante versait de l'intensité à son franc regard. Elle se surprit à penser que Jean, l'inconnu du parc était finalement beaucoup plus désirable que l'inconnu du bar.

     

    Jean soutenait toujours le regard de Julie.

     

    -- J'espère que vous n'êtes pas en train de me dire ce que je dois penser, lança Julie avec un ton qu'elle voulait désinvolte.

     

    -- C'est plus simple que ça, vous me plaisez.

     

    Ces mots avaient à peine franchis les lèvres de Jean que son regard se déplaça et se fixa sur l'horizon qui achevait d'avaler un vol de goélands. Il reprit :

    -- Lorsque je vous ai vue entrer au bar hier soir, j'ai eu l'impression de vous connaître déjà. Votre démarche m'a séduit. Votre parfum envoûtant et votre apparente indifférence ont achevé de me provoquer.

     

    -- Mais…

     

    -- Je dois vous l'avouer, j'ai eu peur et j'ai fui, finit-t-il par conclure.

     

    Julie était bouche bée. Elle se composa un visage d'allure détachée. Lorsque Jean lui tendit la paume ouverte de sa main, elle y lova la sienne sans hésitation. Ils se levèrent et firent quelques pas en silence.

     

    -- J'aime votre odeur, avoua Jean sans la regarder.

     

    -- Vous m'avez déjà confié votre envoutement rétorqua Julie avec un mince sourire. Elle se rappela avec gêne sa journée agitée.

     

    -- Non, je ne parle pas de votre parfum. Je parle de votre odeur, votre musc. Du bouquet que vos émotions ont bien voulu déposer sur votre peau aujourd'hui. Comme si je pouvais faire entrer en moi un peu de vous. Comme si je vous volais un peu de votre intimité, comme ça, sans paroles, sans vous connaître vraiment, sans distorsion.

     

    Julie rougit légèrement. L'assurance de béton qui se dégageait de cet homme lui déplaisait finalement. Il voulait aller trop vite. Il voulait prendre toute la place, immédiatement.

     

    -- Vous fantasmez. De plus, vous êtes d'une banalité sans bornes.

     

    Ils avaient cessé de marcher. Jean la regarda intensément, comme une inquisition. Il inspira profondément. Julie sentit à nouveau un malaise l'envahir. Elle ne pouvait camoufler son trouble. C'était comme si ce type la disséquait molécule par molécule.

     

    Elle se ressaisit et libéra la main qu'elle lui avait confiée. Elle brisa le charme. Julie balbutia un bête merci et tourna les talons. Elle entendit Jean s'enquérir de son nom. Elle accéléra le rythme de sa démarche sans mot dire. Après quelques minutes, elle tourna la tête dans sa direction. Il n'avait pas bougé et se tenait immobile au milieu du sentier. Il ne l'avait pas suivie.

     

    Troublée elle sortit du parc, franchit l'avenue Tremoy et tourna à gauche sur la Murdoch. Elle marcha jusqu'à la cinquième rue pour regagner son minuscule appartement au troisième étage d'une conciergerie.

     

    Après avoir fermé la porte à la pression de son dos, elle s'y adossa et pleura longuement, le visage enfoui contre la paume de ses mains. Elle pleura sa rage, ses craintes, ses espoirs.

     

    Passée la vague, elle fit quelques pas dans le salon. Par la fenêtre, on voyait ondoyer les feuilles des arbres qui atteignaient presque la hauteur de l'immeuble. Elle pénétra dans la chambre à coucher. Ébranlée, elle observa ses vêtements s'empiler pêle-mêle sur le lit alors qu'elle se préparait à prendre une douche. Au passage, le reflet de son corps nu dans la glace acheva de la réconcilier avec elle-même.

     

    Sa brune chevelure bouclée agrémentait les traits délicats de son visage. Sa mèche récalcitrante n'y changeait rien. Même cette asymétrie attendrissait l'allure de sa frimousse. Ses yeux étaient gonflés et larmoyants. Malgré tout, leur attribut de jade se logeait avec grâce sous ses longues paupières. Ses camarades lui avaient souvent envié l'expression de son regard. Selon sa propre évaluation, ses seins étaient généreux. Ses hanches bien découpées surmontaient le galbe mesuré de ses longues jambes. L'ensemble était harmonieux.

     

    La figure affrontant le jet d'eau fraîche, elle se sentait enveloppée, rassurée. En se savonnant généreusement les aisselles, elle se félicitait de coller à sa peau la senteur de pêche de la savonnette. Comme si elle pouvait s'abriter derrière cette barrière olfactive. Pensant à Jean, elle souhaitait que l'odeur de la pêche lui lève le cœur.

     

    À peine eut-elle retrouvé le confort de son peignoir que le téléphone se manifesta.

    --Mais où étais-tu passée? Il est presque six heures. Je t'ai ratée à la sortie de la Caisse.

     

    --Renée! Je l'ai rencontré.

     

    Son interlocutrice lui fit sentir son malaise par la texture du silence qui s'installa au bout du fil. Julie reprit,

     

    -- Je l'ai rencontré et il m'a abordée. Il me donne le vertige.

     

    Ces dernières phrases avaient été poussées d'un seul souffle, comme un appel à l'aide. La réponse fut concise.

     

    -- Je passe te voir dans la soirée.

     

    Julie passa quelques secondes à écouter la tonalité continue de la communication interrompue. Elle reposa délicatement l'appareil en se demandant si Jean était toujours au parc.

     

    Elle achevait d'essuyer le peu de vaisselle du souper lorsque Renée sonna. À son habitude, elle s'attabla pendant que Julie lui racontait sa rencontre. Finalement, n'y tenant plus, elle lâcha :

     

    -- Mais qu'est-ce qui t'a pris? Depuis que tu l'as croisé, tu souhaites lui parler. Il était là à te courtiser et tu l'as laissé en plan pour aller te cacher. Qu'est-ce que tu cherches à la fin?

     

    -- Je vais le revoir, de rétorquer Julie. Il a été gauche ce soir. J'avais l'impression de me faire envahir, manipuler. Il sait exactement l'effet qu'il a produit sur moi à notre première rencontre. Trop loin, trop vite. Personne ne lui a donné le droit d'afficher mes états d'âme de la même façon qu'on traiterait les petites nouvelles du matin.

     

    Renée était agacée. Julie lui soulignait tous les côtés négatifs de cette rencontre mais en même temps, elle cherchait son assentiment.

     

    -- Et si on louait un film? clama Renée, cherchant à se sortir du traquenard. Elle voulait élargir d'un cran l'horizon de la soirée.

     

    Le film achevait et Renée regardait Gump jr monter à bord du même autobus que son père, mais une vie plus tard. Elle se demanda si une comédie n'aurait pas été préférable dans les circonstances. Julie était dans tous ses états. Elle était envoûtée par les péripéties amoureuses de Forrest.

     

    -- Rien pour ramener les choses, grommela Renée pour elle-même.

     

    Vers dix heures les amies se laissèrent. Julie put finalement regagner son lit. L'oreiller caressa sa joue et épousa rapidement la forme de son profil. Le sommeil tarda à se manifester et lorsqu'il se présenta, il était de mauvaise qualité. Julie sombra dans un état d'inconscience agité. Elle n'en émergea qu'au son du morning man de la radio locale.

     -- … six heures cinquante en ce deux juillet que dame nature veut chaud et…

    Irritée par le ton insipide de l'émission du matin, Julie tourna le bouton du radio-réveil. Elle soupira, encore perturbée par les escapades nocturnes imposées par ses rêves. Elle n'avait pas en mémoire les détails du monde d'où elle émergeait mais elle lui préférait nettement le soleil. Il inondait son appartement à cette heure. Un chant d'oiseau lui parvint par la fenêtre entrouverte. Elle expédia rapidement sa toilette matinale, déjeuna aussi rapidement et dévala l'escalier. Elle appréciait sa marche matinale à travers le parc pour se rendre à son travail.

     

    En route vers le lac et le parc, elle remarqua que la fraîcheur de la nuit collait encore au couvert des arbres longeant l'avenue Murdoch. Le feuillage bruissait discrètement alors que des hirondelles saluaient le soleil qui perçait peu à peu leur abri de verdure.

    Arrivée au boulot, elle fut assignée au décompte des sacs de dépôts de nuit. Ça l'accommodait de devoir s'isoler dans une salle à accès contrôlé pour faire l'enregistrement manuel des sommes. Elle ne termina sa tâche qu'à la toute fin de l'avant-midi. Renée était en congé aujourd'hui.

    Julie passa l'heure du lunch à grignoter un sandwich sur un banc public près du manège militaire. Elle mangeait sans appétit réel. En observant deux pigeons se chamailler pour un morceau de poulet coincé entre les pavés mal ajustés, elle décida de vider la question. Cet homme allait entrer dans sa vie ou en sortir complètement. Elle retournerait au parc ce soir.

     

    L'après-midi s'étira platement. Le temps semblait s'être langui depuis la décision du midi. Elle chercha à expédier ses tâches avec célérité comme si ça pouvait la rapprocher plus rapidement de l'heure de sortie. Peut-être avait-elle conçu ce scénario pour rien. Et s'il ne se manifestait plus?

     

    Les transactions s'accumulèrent à son guichet. Quand elle referma finalement la porte de la Caisse donnant sur la ruelle Taschereau, elle bifurqua directement sur la rue du Portage qu'elle descendit jusqu'au lac. En traversant la chaussée au passage piétonnier de l'avenue du Lac, elle réalisa l'ampleur de l'émotion qui l'habitait.

     

    En direction de son parcours de la veille, elle s'engagea sur la promenade nichée aux rives du lac. Ses pas résonnaient sur les lourds madriers de la passerelle. Toute à ses pensées, elle ne remarqua pas l'odeur fétide émanant des berges en cette période de chaleur. Dans cette baie, sous la promenade, les rives étaient jonchées d'algues en décomposition. Arrivée à la hauteur de l'hôpital les effluves étaient déjà loin derrière. La fontaine émettait un clapotis rassurant.

    -- Je suis content de te revoir, j'étais inquiet.

     

    Lorsque Julie arriva au point de rencontre de la veille, Jean était déjà assis sur le même banc. Il semblait l'attendre. On aurait dit qu'il n'avait pas quitté l'endroit depuis la veille. Il s'était mis à la tutoyer de but en blanc, comme s'ils étaient maintenant intimes.

     

    Julie s'assit à ses côtés en silence en fixant le sol.

     

    -- Je m'excuse de t'avoir bousculée, reprit Jean l'air contrit. Je voulais simplement te manifester que tu me touchais profondément. Je suis gauche, voilà tout.

     

    Il tourna la tête vers elle et l'inclina avec respect. Il enveloppa Julie d'un regard dépourvu. Il reprit,

     

    -- J'étais convaincu que tu ne voudrais plus me revoir. Pourquoi es-tu revenue?

     

    -- C'est à mon tour d'avoir peur, lança Julie sans broncher.

     

    Elle apprit qu'il travaillait comme échantillonneur pour Minéraux Noranda. Non, il n'avait pas de conjointe dans sa vie. Pendant que Jean se racontait, un couple d'écureuils roulait des sifflets tapageurs et criards. Julie était bien. Julie était plus belle.

     

    Il parla un peu de son passé, beaucoup de ses rêves. Elle l'écoutait avec attention. Son ton arrogant de la veille avait fait place à une désarmante naïveté. Elle voulait bien le croire quand il racontait. Plus: elle le croyait! Il se racontait tellement bien. Elle questionna, avoua, rassura, partagea. Julie se présentait.

     

    Le temps avait fui. Ils marchaient maintenant côte à côte dans une demi-pénombre. Ils arrivèrent à l'observatoire surplombant le lac, en face de l'île aux goélands. Un ballet aérien infernal surplombait les nids désertés depuis peu. Trahie par ses manières gauches et son duvet brunâtre, la nouvelle génération de volatiles était facile à reconnaître.

     

    Le ciel finissait de se mirer au lac. L'éclairage public commençait à habiter le parc. Julie baignait dans cette quiétude quand elle demanda à Jean de l'accompagner chez-elle. Elle devina son émotion pendant qu'il la regardait longuement. Il ne répondrait pas.

     

    En silence, ils orientèrent leurs pas vers l'avenue Tremoy puis remontèrent la cinquième rue. Jean avait posé son bras autour de son épaule comme pour la protéger de la nuit qui s'agglutinait lentement à tout.

    Julie referma derrière eux le loquet de la porte de son appartement. Le sang à ses tempes battait un rythme d'enfer.

      

    Au même moment, pas très loin, Johnny achevait de parer les dernières tables du bar. Le tempo de la musique disco emplissait la place. En finale, le garçon déposa sur les tables les plus convoitées les affichettes : RÉSERVÉ, pour accommoder les sénateurs. Après sa mise en place, il se versa une boisson fraîche et s'assit quelques instants en attendant les premiers fêtards. Il but son coke glaçons à grandes rasades en détaillant l'endroit du regard.

     

    Il aimait bien son piano-bar quand il avait terminé de lui refaire une beauté, juste avant qu'il ne soit envahi par la clientèle. Les petites nappes à carreaux rouge et blanc dégageaient un éclat solennel sous la lumière vacillante des chandeliers de table animant la pénombre.

     

    C'est magique songea-t-il avec satisfaction... vraiment, rien de banal!

     


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  • Commentaires

    1
    MarioB Profil de MarioB
    Jeudi 12 Janvier 2012 à 09:17

    Très bien ! Même si j'ai beaucoup de mal avec le passé simple...


    J'ai déjà tout lu ?


    Tony est un excellent prénom pour un organiste de piano-bar.

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