• BOATHOUSE

    Au hasard de la vie

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    Boathouse

     

    Soutenue par deux solides chaînes, la coque pansue de l'embarcation semble se balancer. Quelques pieds seulement la séparent de l'étendue d'eau plate au centre de l'abri. Comme un oiseau en deuil d'ailes; un malheur sans cause autre que de se trouver à contre-bonheur. À quoi peut bien servir un bateau hors de l'eau?

     

    À l'extérieur de la bibliothèque, c'est jaune septembre. Presque doux été. Depuis peu, quelques feuilles séduites par le sol, ont testé la portée du vent pour s'y allonger. Des braves. Des courageuses. Des conquérantes qui cherchaient à trouver le juste itinéraire pour le grand voyage. Les autres feuilles, en jaunisse ou en honte, ont vite compris. Maintenant, elles ont commencé à tomber en flopées denses, ici et là. Après leur fuite, nonchalantes dans les hoquets du vent, elles se retrouvent en petits tas, par ci par là.

     

    Un homme regarde une peinture acrylique de Laura Brown Breetvelt intitulée:  If I lived in a boathouse, would my shadow change? Elle est accrochée dans le grand corridor qui sert de hall d'entrée de la bibliothèque municipale. Il arbore la jeune quarantaine. Son front en questionnement s'orne de deux petites rides éloquentes. Il est trop chaudement vêtu et s'interroge en murmurant, agacé par ce qu'il voit. Rapidement il délaisse l'oeuvre et examine d'autres toiles de la galerie publique. Il fait quelque pas vers le fond du corridor, porte son dévolu sur une gravure : « En route vers le nord » de Louis Brien. Il s'y attarde un peu plus longuement. Les tons pastel l'apaisent. Un canot en mouvement y fend l'eau à vive allure dans un décor tout de pêche et d'orangé. De toute évidence, les passagers forment une famille. Que de l'harmonie, de la douceur. Rien de contraignant. Il rêvasse en examinant la maman emmitouflée dans une épaisse couverture, assise sagement à l'avant, dos au vent. Les traits des personnages sont forts. Déterminés, résolus. Le tracé régulier des lignes quant à lui, est pourtant fin. Il se sent rassuré. Une famille en déplacement qui défie les forces de la nature. Ici l'embarcation est bien à sa place. En contact avec l'eau d'un cours d'eau dont les rives se profilent en arrière-plan. La famille serrée dans le petit esquif est pourtant en sécurité.

     

    • Bien… Bien! Bon voyage, portageurs du nord. Couvre-toi bien maman. Le nord, c'est pas chaud. Je le sais, je peux en parler. Couvre-toi bien.

       

    L'individu revient sur ses pas. Il s'arrête à la toile qu'il a examinée en premier. Se cambre. De nouveau, il la fixe avec une attention soutenue. Celle-ci montre l'intérieur impeccable d'un abri à bateau. Une embarcation y est suspendue. Sur le côté droit, un débarcadère de bois, fraîchement peint de gris, donne l'impression qu'il n'a jamais été foulé tellement l'auteure a poussé le souci du détail.

    • Trop propre… trop net… trop gris parfait… Pourquoi sortir son bateau de l'eau l'été?

    Son attention se porte sur la plaquette près du tableau. Il l'examine de près à la recherche du nom de l'artiste dont il ne retient que Laura Brown… un seul nom de famille par personne, c'est assez. Il ne porte pas attention à l'autre partie du nom; celui à consonance étrangère. Il regarde d'encore plus près, l'eau gisant platement sous l'embarcation sans toutefois y toucher.

    • Ça devrait être de la glace. C'est l'hiver qu'on remise les bateaux pour ne pas les abîmer. Qu'est-ce que ça cache? Le bateau bougerait que je ne serais pas surpris. Pas normal ça! Pas net en fin de compte!

    Cette impression de mouvement potentiel est accentuée par une statuette en position de plongée, pieds en l'air. Elle est à l'avant-scène mais en dehors de la peinture, greffée au tableau. Un corps en suspension dans l'air, saisi tout juste avant de toucher l'eau encore miroir.

    Un effet de troisième dimension.

    Il recule lentement, tourne les talons puis fait quelques pas nerveux avant d'emprunter un air d'une apparente nonchalance. Il porte un pantalon d'exercice doublé, trop long, trop vert, trop chaud pour la saison. Le bas du vêtement frotte contre le sol et traîne derrière ses talons en émettant un bruit agaçant à chacune des enjambées. Le type franchit la porte principale du bâtiment et sort dans la rue.

    Dehors, il est avalé par la splendide lumière dorée de septembre sans vraiment la remarquer. Un lot de feuilles tourbillonne presqu'aussitôt derrière lui.

     

    Tout le corridor menant à la bibliothèque; toute sa hauteur, est orné de toiles d'artistes de la région. Le calme revient dans le couloir déserté. Le généreux soleil tiède retient les gens à l'extérieur aujourd'hui.

     

    Une dizaine de minutes plus tard, l'individu fait de nouveau irruption dans la galerie mais par la porte arrière cette fois. Sa carrure bien assumée, son allure jeune, s'accordent mal au manège qu'il nourrit. Il est mal à l'aise dans ses vêtements étouffants. Il sue à grosses gouttes et semble inquiet. Il fait quelques pas à l'intérieur, s'accote au chambranle en fixant la ruelle. De toute évidence, il est à la recherche d'un signe, d'une piste. Son examen ne lui rapporte rien. Si peu.

    Il y a bien cette fourgonnette noire parquée dans le stationnement arrière. Mais elle a l'air réellement vide : morte. Elle pourrait servir de corbillard à étages cependant, elle n'émet pas les mauvaises vibrations qu'on ressent quand on fréquente la mort.

    • Non pertinent! Détail superflu.

    Il connaît les vibrations de la mort. Il a lu un livre qui en parlait : « La mort ça sent ». C'est le premier livre qu'il a emprunté quand il s'est payé un abonnement à la bibliothèque. Il lui faut être à l'affut maintenant qu'il est initié. Il ne doit rien laisser passer. S'il y a enquête, plus tard, on louangera sûrement sa clairvoyance. Pour l'instant, il ne peut pas dire que sa ronde autour de la bâtisse lui a permis d'étayer ses doutes.

    • Un camion noir comme l'embarcation dans le tableau… tout de même.

    Il revient vers la galerie. Regarde encore la toile au bateau suspendu. Il est dubitatif. Aucun indice supplémentaire sinon la coque du bateau, elle aussi d'un noir intense. Profond. Une coque bedonnante gonflée. Comme pour cacher des choses.

    • Pas surprenant qu'il soit hors de l'eau en plein été. Personne ne veut se promener en bateau noir. Est-ce que seulement ça existe, dans la vraie vie?

    Il sent qu'il brûle. Qu'il est à la veille de découvrir un premier indice significatif qui le conduira à un problème beaucoup plus grand. Contrebande de cigarettes, machination, complot, meurtre non résolu? Quand il réalise ce qui est peut-être en train de se passer, il frissonne. L'anxiété latente qui l'habitait se matérialise. Sa sudation croît. Il recule tout en méditant. Bientôt ses épaules touchent le mur opposé. Il ne bouge plus mais parle maintenant de manière intelligible. Le ton de sa voix s'est raffermi.

    • J'ai dormi là, sur ce petit trottoir à fleur d'eau. Le froid me piquait de partout. Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit tellement je grelottais. Je frissonnais de tout mon corps. J'ai gelé jusqu'au cœur. Jusqu'au cœur de ma peine. Esti! J'haïs ça, dormir à côté du bateau à bedaine. Trop plein de surprises. Depuis ce temps-là, je porte des pantalons doublés. De jour… de nuitteY peuvent ben r'venir! Y vont voir que je suis un dur de dur.

    Bientôt il se questionne sur la représentation de trois barils peints sur le trottoir droit dans l'abri.

    • Pourquoi autant de gaz? Yé même pas dans l'eau esti!

    Une faille comme un aveu. Il s'énerve, s'agite. En état de choc, il longe le mur opposé et se retrouve, sans trop savoir comment, devant l'autre œuvre. La gravure qui l'a tant impressionné tantôt. Encore une fois, le rendu du mouvement régulier du pagayeur souquant ferme, les traits précis, les couleurs quiètes lui permettent l'évasion. Il se joint à la famille dans le canot.

    • Il ne faut pas frissonner maman. Tantôt je te prêterai mes pantalons à doublure. Tu seras bien. Ici il ne peut rien m'arriver. Le père trime fort : il est fiable.

     

    Ainsi s'est déroulée l'après-midi. Une ronde à l'extérieur à se faire avaler par la splendeur de la saison puis, retour par une porte différente pour examiner les mêmes oeuvres. Sa fébrilité n'a eu de cesse de croître à chacun de ses passages. Son agitation a pris sens.

    Deux tableaux d'élus seulement sur tous ceux composant l'exposition. Une toile à tension, sombre et menaçante. Une toile de paix profonde, accueillante, bienfaisante.

     

    Pas tant que ça finalement.

    • Laura Brown… Louis Brien… Deux artistes mais les mêmes initiales : L.B.
    • Mmm.
    • Vous ne m'aurez pas avec vos manigances. Ça, ce n'est pas un hasard. Vous vous êtes concertés pour me coincer. Je suis futé moi. Je vais me défendre. Je ne retournerai pas en isolement. J'ai assez passé de nuits, couché par terre, à geler. Finalement je vais les garder mes pantalons. Si je tombe dans votre panneau, au moins j'aurai chaud. Tant pis maman, tu n'aurais pas dû les écouter. Bientôt il sanglote.
    • Couvre-toi bien, le temps est frais sur l'eau à ce temps-ci de l'année, soupire-t-il en pleurant d'impuissance, à l'intention de la dame assise à l'avant du canot.

     

    Une petite bonne femme discrète, usée, entre par la grande porte donnant sur le couloir. Elle fait quelque pas à l'intérieur du vaste corridor puis s'arrête. Du regard, elle cherche le type en transes devant les tableaux. Elle l'observe de loin après l'avoir localisé. Elle laisse passer un moment avant d'oser quelques paroles à son intention. Ses mots sont portés par un minuscule filet de voix cristallin, presqu'un doux murmure :

    • Michel… as-tu pris tes médicaments aujourd'hui?
    • Non maman.

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  • Commentaires

    1
    farniente
    Lundi 6 Octobre 2014 à 00:10

    Une fois de plus dans le mille. Tu excelles dans le genre! Stephen King pourrait te consulter sur le sujet et prendre de la graine sur l'art de le traiter de façon concise.

     

    2
    Lundi 6 Octobre 2014 à 21:46

    Hi, hi, tu me fais rire. Observation attentive et un soupçon d'affabulation vraiment. Et le nouvel environnement? Ça te soutte?

    3
    farniente
    Lundi 6 Octobre 2014 à 23:39

    Hummm...toujours la mère protectrice et garante, Boathouse, La mort de Martha..., Psycho (Bates Motel est devenu le royaume de Norman) etc. Matière à réflexion.

    Mon adaptation à mon nouvel environnement se poursuit, Marthe a du te le décrire, c'est très bien, je crois. Faut laisser le temps au temps. Et toi, tu me fais suivre ta nouvelle adresse? C'est bien et pas trop de travaux de rénovation?

    4
    Sue
    Mardi 7 Octobre 2014 à 20:22

    Magnifique comme d'habitude...

    5
    farniente
    Jeudi 9 Octobre 2014 à 02:43

    Faut que tu voies Mommy de Xavier Dolan si tu l'as pas encore vu! Bouleversant.

     

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