• Gazé

     

    Un passé présent , un passé futur.

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    GAZÉ

     

    La sirène hurle à intensité totale depuis plus de deux minutes.

    • C'est long! Plus que d'habitude. Ça doit être un gros feu.

    Comme tous les habitants de la petite ville minière, René Corneau sait bien que la Noranda mine : la mine, comme tous l'appellent, est autosuffisante à tous les points de vue.

    Problème de santé chez les employés? Des médecins particulièrement dévoués à la mine s'en occupent.

    Disette d'eau ou d'énergie dans l'usine? La mine a ses sources toutes personnelles d'approvisionnement.

    Sécurité déficiente sur les lieux? La police de la mine s'affaire.

    Monsieur Corneau s'imagine aisément l'état d'alerte de l'équipe de sapeurs-pompiers de la mine. Il est à proximité des événements, il habite sur le côté nord de la rue Carter, presque adossé à la cour de la minière, au niveau de l'usine Horne. Quand ça hurle à la mine ou encore, quand toutes les pompes d'assèchement sont en action, il est aux premières loges. Parfois, son logis se paye même quelques soubresauts.

    Sur le plant de la Horne, les sirènes fonctionnent souvent. Certaines sont même silencieuses. C'est le cas du signal qui avertit que la quantité de gaz nocifs dans l'air dépasse la norme. Un bavard muet. L'alerte visuelle se déclenche par secteurs en ces occasions et annonce aux employés, la consigne d'enfiler les masques à gaz. Rien de prévu pour les habitants des rues avoisinantes, cependant.

    Les sons les plus fréquents sont émis en petits coups secs de sifflets. Ils annoncent les changements de shiffs: un peu avant et un peu après l'heure, pour chacun des trois quarts. Les notes de stentor de la corne à brume des locomotives de l'Ontario Northern Railway, qui arrivent et repartent 4 ou 5 fois par jour, les suivent de près en fréquence et parfois même les supplantent. Mais on ne peut pas confondre. Vraiment pas! La voix du train, doublée du ronron et du crissement des buggys contre les rails, n'a rien d'agressant. Monsieur Corneau la trouve plutôt rassurante. Comme si elle disait :

    • Je suis ici. Je suis revenu. Surtout, ne vous en faites pas, je reviendrai encore tantôt, en fin de journée, demain. Tout va bien. Je reviendrai transporter le produit de votre labeur. Vous aurez de la gagne pour longtemps.

     

    Dans un autre registre, il y a aussi les grondements secs des petits trains électriques tractant les slag pots pour finalement vider les résidus en fusion plus loin, vers le bord du lac Osisko. Le tintement pointu des clignotants quand ce tramway croise l'entrée principale de la mine au niveau de la gate.

     

    Les sirènes, les bruits, les grincements, même les hurlements, c'est le pouls de la mine. Réal Corneau se demande pourquoi il est resté collé à ce monstre une grande partie de sa vie.

     

    Un doute s'installe dans la tête de l'homme. La saveur du jour, qui hurle de façon éraillée, presque sauvage, c'est probablement une alerte d'incendie. Le son vibre avec une telle autorité qu'il déborde dans l'air d'une grande partie de la ville. L'ancien opérateur de grue craint pire encore qu'un incendie de surface.

    La plainte teinte douloureusement l'atmosphère. Aucune nuance. Une urgence sourde s'est immiscée, dans tout le voisinage, plus fortement, plus lourdement, que la large palette de sons émis quotidiennement par l'usine.

    • Et si l'incendie était sous terre? Pire, s'il s'agissait d'un accident dans une galerie: une trappe!

    Quand ça hurle pour un feu, le son est strident. Aujourd'hui, il l'est; depuis trop longtemps maintenant.

     

    Rompu aux grondements, crissements, craquements, hurlements; l'homme en alerte reste bien assis dans son salon. Il jette un regard inquiet dans la rue sans rien y remarquer de particulier. Quelques autos circulent lentement. Comme toujours, la porte du dépanneur de Pierrot, juste en face, n'arrête pas de bouger sous le flot continu des clients. Si ce n'était de l'intensité sonore particulière, tout s'annoncerait comme une journée ordinaire. René Corneau a appris à apprivoiser les sons de son entourage. Aujourd'hui, l'urgence qui transpire de l'interminable cri lui vrille les nerfs; il est envahi par les mêmes sueurs froides qui le visitaient régulièrement dans le passé. Il se cale encore plus dans son fauteuil, immobile, le souffle court.

    Ses premières réflexions tournent en boucle dans sa tête. Il a de la difficulté à organiser sa pensée. De son poste d'observation habituel, à la fenêtre de son logis, il remarque le camion-pompe de la caserne municipale qui remonte la neuvième rue en toute hâte, en direction de la mine.

    • Les équipes de sapeurs de la mine demandent rarement l'aide de la ville. D'habitude, ils se débrouillent seuls. Très rare ça.

     

    L'hypothèse du feu est donc confirmée. Et c'est un gros!

     

    Il sait maintenant qu'un drame se déroule tout près.

    Il se replie un peu plus sur lui-même. Recroquevillé, il cherche à se faire tout petit. Ça lui arrive de moins en moins souvent. En ces occasions, il se réfugie dans de sombres pensées enfouies depuis longtemps derrière son fond d'œil.

    Perdu dans ses pensées, l'homme entend le roulement sourd des charges de dynamite pétant sous terre et le roulis lointain des tonnes de roc brisé qui s'ensuit. Bientôt ça sera le sifflet pour le changement de shiff. Encore un peu et la gate de la mine vomira plusieurs mineurs, boîte à lunch sous le bras. Ils s'égrèneront un peu partout dans les rues. Monsieur Corneau aura les précisions sur le feu quand il ira chercher son Montréal Matin chez Vic's Handy Store, en début de soirée. Les mineurs, en marche vers chez-eux, auront répandu la nouvelle.

    Depuis des années il se réveille avec le premier blast de la journée. Réglé comme un métronome, il se déclenche toujours à 7h40 pile. On ne saurait trouver meilleur réveille-matin. Le second souffle de dynamite dans les galeries qui courent sous le sol, celui qu'il vient d'entendre, survient à 15h40 alors que le dernier, celui de 23h40, lui intime le signal du coucher.

    Dans le quartier, jamais personne ne l'appelle René, même si c'est son prénom. Pour tout le monde, c'est monsieur Corneau et sa femme : madame.

    On dirait que l'utilisation des prénoms est réservée pour interpeller les enfants. Comme si les gens du quartier refusaient au couple une telle intimité.

    La sirène pose finalement un terme aux agressions qu'elle nourrissait. Pendant quelques minutes, le silence qui flotte peine à occuper pleinement la place laissée vacante. Monsieur Corneau a appris d'expérience à se méfier du calme qui suit les hurlements mécaniques. Ça lui vient de l'armée. Ça lui rappelle l'inquiétante désolation qui régnait après les bombardements pendant la guerre.

    La rumeur expliquant l'incendie de la mine le rejoindra bien assez vite.

    Il habite au 213-A depuis plusieurs années. Quand la ville de Noranda a regroupé ses services publics au coin de la 9ième et de la Murdoch, monsieur Pacheski a acheté l'ancienne caserne de police et pompiers pour la transformer en logis. À son arrivée, c'était tout neuf. Un beau grand logement à l'étage qui sentait encore le plâtre et la peinture fraîche. C'était cher payé, mais en cumulant sa pension de vétéran et sa prestation d'invalidité de la mine, il pouvait se permettre ce petit luxe. Il y avait de la place pour les enfants.

    L'entrée principale est dans la ruelle, juste à côté de l'îlot de vidanges, mais il évalue ces inconvénients comme étant secondaires. Gertrude arrondit le budget en faisant des ménages. Ils sont bien dans ce logis. Ils y sont bien depuis plusieurs années.

    Après la guerre, monsieur Corneau est revenu habiter à Noranda et a repris son métier de crane operator, comme on pouvait lire sur la petite enveloppe que la minière lui remettait à chaque paye. Ça n'a cependant duré que quelques années. Le médecin de la mine lui a vite diagnostiqué la maladie des nerfs. C'était courant à l'époque, chez les anciens militaires. Aujourd'hui, les malaises se sont dissipés mais un stress trop important peut encore déclencher en lui des peurs paniques incontrôlables.

    Monsieur Corneau a toujours connu la provenance de ses crises, mais il n'a jamais été capable d'en parler. Quand son mal se déclenche, il est pris de nausées et se retrouve seul, sans moyens. Il ne lui reste qu'à se faire petit et attendre que son mal se désintéresse de lui. Petit de partout.

    Minuscule!

    Petit avec les enfants, petit avec Gertrude, petit avec le voisinage. Déjà qu'il n'est pas grand de taille, quand il cherche à se faire petit par surcroît, on arrive facilement à oublier jusqu'à son existence.

    Depuis son congé forcé, ses quotidiens se limitent à une courte marche tôt le matin, alors que les rues sont encore désertes. Ensuite, l'observation de l'activité sur la rue Carter lui prend le plus clair de son temps. Le soir vers huit heures, il complète sa routine en allant chercher son journal chez Vic's, un des dépanneurs du quartier. Parfois il y croise d'anciens compagnons de travail.

    La sirène a hurlé pendant une éternité lui semble-t-il. Même si elle s'est tue, il l'entend encore. Ce cri dans sa tête est encore plus violent, plus désespéré.

    Dans le temps, le jeune Corneau était actif et, comme disait son père, pas mal ben narfé. Petit de taille mais vaillant de cœur. C'était au tournant des années 40, au début de la Seconde Guerre mondiale.

    Après la défaite de la France en juin 1940, le gouvernement canadien passait la Loi sur la mobilisation des ressources nationales forçant les célibataires à l'enrôlement militaire. Comme tant d'autres, René Corneau a rapidement compris l'importance de précipiter sa demande en mariage latente, s'il voulait éviter la conscription. Le sort a voulu qu'il s'enrôle de toute façon, quelques années plus tard.

    En 1942, le gouvernement revient à la charge avec le plébiscite canadien sur le service militaire, Corneau sent bien que, malgré son récent mariage, la conscription générale est inévitable. Le conflit est devenu mondial avec l'entrée en guerre des États-Unis.

    L'idée de l'enrôlement mûrit lentement dans sa tête.

    Au printemps 1943, il se porte finalement volontaire pour faire son service militaire dans l'armée canadienne.

    Malgré les événements particuliers entourant son union avec Gertrude, jamais il n'a regretté son choix. Gertrude s'est avérée être une bonne épouse et aussi, une bonne mère. Aujourd'hui, il lui est reconnaissant de l'aimer; d'accepter la part d'ombre qui a fini par l'habiter.

    Dans l'armée, à cause de son métier de grutier, on l'a immédiatement assigné à la 1ère brigade blindée canadienne. Peu après son enrôlement, son unité a été mise en isolement quelque part du côté des provinces maritimes. Puis, après une traversée laborieuse de l'Atlantique, son groupe a encore été isolé, en territoire britannique, non loin des côtes. Quelques semaines d'inaction à peine ont précédé le cantonnement de la brigade, dans le plus grand secret, en Afrique du nord. René Corneau roulait sa bosse dans le monde et il trouvait sa vie palpitante malgré la guerre qui s'éternisait.

    Depuis longtemps, son unité était pressentie pour participer à l'opération Huskie qui préparait un débarquement allié en Sicile. Le tout premier geste d'une grande mobilisation militaire qui serait plus tard connue comme « la campagne d'Italie ». Un tournant majeur dans le cours du conflit.

    En juillet 1943, en partance d'un obscur port sur la Méditerranée, l'aventure se présente à René Corneau à vitesse grand V. Avec la VIIIe armée de Montgomery, son blindé fait partie des premières vagues à débarquer sur les plages de Pachino en Sicile.

    Le plan de bataille s'est révélé efficace et très tôt, on parlait d'une solide avance alliée en sol italien. En quelques semaines, les allemands furent contraints de battre en retraite en se repliant vers le centre de l'Italie. S'appuyant sur les têtes de ponts initiales, l'offensive enclenchée par l'opération Huskie s'était organisé en un temps record.

    Le port de la ville de Bari sur la mer Adriatique devient, dès sa capitulation, le centre névralgique de l'approvisionnement des troupes alliées. À l'époque, Bari abrite également le quartier général de la XV Air force américaine. Avec le charme médiéval de ses vieux quartiers, la petite ville italienne a, aux yeux de plusieurs, le charme d'une station balnéaire.

    Le ravitaillement arrive au port en telle quantité que, malgré des opérations de débardage ininterrompues, son engorgement devient rapidement problématique.

    Grutier au civil, René Corneau est assigné en support aux autorités portuaires anglaises de Bari dès octobre 1943. Il fait partie d'un trio avec Zoé Massé et Arthur Desrosiers, du Royal 22ième régiment : l'équipe canadienne comme on les surnomme.

    - God damnit Corniouu, we badly need operators around here…

    Sa compréhension très approximative de la langue anglaise arrive contre tout espoir à lui faire comprendre le rôle qu'on entend lui faire jouer.

    Affecté au transbordement du fret, on lui assigne des quarts de 12 heures en continu, avec droit à une permission de 4 jours par mois travaillé, à prendre en alternance dans l'équipe. La vie de château.

    Bari bourdonnait tellement qu'on avait exempté la petite cité du black out de rigueur depuis le début de la guerre. La nuit, le port brillait de tous ses feux.

    Brillait trop!

    Au soir du 30 novembre 1943, René Corneau quitte le port de Bari en direction de l'Afrique du nord. Il est à bord d'une frégate de l'armée britannique : sa première permission. Accoudé au bastingage, alors que son bateau se déplace lentement entre les nombreux navires en attente de débardage, il remarque le navire-cargo SS John Harvey, amarré à la jetée 29 depuis 4 jours. Il se souvient d'avoir vu passer le manifeste de cargaison : nourriture, équipements et munitions.

    - Il est bon pour plusieurs jours d'attente encore, se dit-il. La vingtaine de navires amarrés en masse compacte et patiente dans la rade le confortent dans son commentaire. Tous espèrent en vain un transbordement rapide.

    Le jeune Corneau pouvait-il seulement deviner l'ampleur du malheur qu'il venait de croiser? Aurait-il pu savoir qu'il ne remettrait jamais les pieds à Bari?

    Le SS John Harvey était un navire américain qui venait de franchir l'Atlantique avec à son bord une cargaison secrète de 100 tonnes de bombes à l'ypérite : du gaz moutarde qu'on voulait décharger discrètement et entreposer sur le terrain. Malgré les conventions internationales en interdisant l'usage sur les champs de bataille, les allemands étaient soupçonnés de travaux en vue de faire la mise au point d'une nouvelle génération de gaz mortels. À l'aube de la défaite nazie, on craignait leur utilisation.

    Les alliés préparaient la riposte à leur façon. Personne, hormis le capitaine du petit navire, n'était informé de la teneur exacte de la cargaison qui était gardée sous secret militaire de premier ordre. Personne ne pouvait remarquer que le Liberty ship SS John Harvey, alourdi de bombes neurotoxiques, puait la mort.

    Le raid allemand du 2 décembre 1943 sur Bari fut surnommé le second Pearl Harbour. Et pour cause. Les alliés avaient cru trop vite à la déroute totale de l'armée allemande. Ils avaient décidé de ne pas maquiller les activités nocturnes du port. La cible était trop tentante pour l'ennemi. En quinze minutes ce soir-là, en plus d'endommager lourdement 8 bateaux, les allemands coulèrent 17 navires en rade dans le port. Le SS John Harvey avec ses 2 000 bombes de gaz moutarde était de ceux-là. Le bilan fut dévastateur; entre 600 et 2 000 morts, civils et militaires. Le port fut paralysé pendant quelques mois.

    En lui accordant sa permission, on venait d'offrir à René Corneau un passeport pour la vie, avec tout ce que ça comporte de terrifiant.

    Après la catastrophe, les blessés ont été affectés de malaises inhabituels à cause des armes chimiques impliquées. La grande majorité des victimes qui avaient échappé à la mort immédiate, a rendu l'âme dans les mois suivants, après d'atroces souffrances.

    Les deux autres membres de l'équipe canadienne, pour leur part, sont finalement décédés en janvier 1944, des suites de cette attaque. Leurs dépouilles sont encore à Bari. Depuis le drame, ils sont venus maintes fois hanter les nuits de Réal Corneau. Les cauchemars commencent toujours de la même façon. Une femme sans visage pleure sur un quai. Le temps est beau et il fait chaud. Dans l'eau, des bateaux à l'ancre. La plainte de la femme se mue en hurlements puis, on entend sa voix qui enfle et qui devient métallique. Une sirène violente, agressante. Au même moment, le soleil se met à fondre et échappe son feu qui explose au contact de l'eau. Le vortex des explosions gronde sous la plainte insupportable de la voix-sirène s'époumonant inutilement. Partout des morts, anonymes, eux aussi sans visage, qui se transforment en monstres hideux quelques secondes avant un réveil paniqué.

    Monsieur Corneau a cru longtemps avoir échappé de justesse à l'apocalypse de Bari. Plusieurs années après, il a réalisé qu'il a été touché lui aussi. Au même titre que ses camarades décédés. L'hydre de la guerre a pénétré sournoisement dans sa tête et s'y est solidement agrippé. Prêt à rugir à la moindre provocation. Il est bien présent tapi derrière son œil. Il continuera à le talonner jusqu'à son dernier souffle.

    Il est le seul à savoir qu'il n'y a pas que la maladie des nerfs qui le gruge. Toutefois, il sait qu'on murmure à son sujet dans le voisinage. Profondément, ça le bouleverse.

    - Maudit bonhomme gazé, lui avait lancé une voisine lors d'une altercation…

    Désespérément petit dans son fauteuil, monsieur Corneau se dit que finalement, c'est elle qui a vu juste. Il n'est, somme toute, qu'un « maudit gazé de la guerre », même si ce terme est habituellement réservé aux survivants des tranchées de la Première Guerre mondiale.

    Il a beau savoir qu'à part les expériences de Rabbit Island dans le Pacifique, et l'accident de Bari, le deuxième conflit mondial est exempt d'utilisation de gaz mortels, rien n'y fait. Réal Corneau ne serait pas surpris d'apprendre qu'en fin de comte, ses souvenirs se trompent de guerre.

    Ce soir, il n'ira pas chercher son Montréal Matin. Il se mettra probablement au lit avant le blast de meunuit. Des explosions, il en a plein la tête, elle gronde et hurle.

    Plus sa détresse s'installe, plus il devient minuscule. Minuscule à se perdre lui-même. Il regarde par la même fenêtre qui a abîmé plusieurs de ses quotidiens. Aujourd'hui, il le fait différemment. Ses yeux vides fixent l'ailleurs de ses souvenirs. Il n'habite plus vraiment son corps. Dans ses transes, il se persuade qu'il est mort lui-aussi lors du bombardement de Bari. Son corps aura oublié de rendre l'âme, c'est tout.

     

    - René… René? Les enfants ont fini de souper, là. Ils sont dehors.

    - Mmm…

    - On a quelques heures à nous. Gertrude pose sa main sur la sienne. Présence délicate. Elle est agenouillée près du fauteuil et enveloppe son homme d'un regard attendri. Elle sait qu'il est fragile dans ces moments-là. Surtout ne pas le brusquer.

    René Corneau décroche finalement son regard d'un inaccessible horizon pour le ramener vers son épouse. Le voile couvrant son regard est perceptible.

    - Tu n'as pas soupé et je suppose que tu n'as pas faim.

    L'homme esquisse un début de sourire distrait.

    - Reviens avec moi s'il-te-plaît. Tu ne m'as pas souvent parlé de cette ombre qui t'envahit parfois, mais il faut laisser le passé dans le passé. Reviens-moi. Elle se penche en avant et ose un baiser sur sa joue.

    - Je suppose, je suppose… Des larmes coulent des yeux du vétéran. Sa tête est encore en guerre. Il ne bronche pas et reste de marbre même s'il semble pris de vertiges.

    - Viens, on va se coucher tôt. Tu veux que je te prépare un bain? J'enverrai Marcel chercher ton journal; comme ça, tu pourras le lire à ton réveil, demain.

    Après avoir chuchoté ces dernières paroles, Gertrude passe un bras autour des épaules de son mari. Son corps oscille légèrement. Elle le berce. Tu es mon grand amour, tu sais. Je t'aime tellement.

    - Oui, c'est ça. Un bain.

      


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  • Commentaires

    1
    farniente
    Jeudi 5 Mars 2015 à 00:27

    Je termine tout juste la lecture...touchant et éclairant, ce n'est pas de la fiction. Combien y en a-t-il de ces drames quenous avons côtoyés sans avoir l'ombre d'une question... Je t'en reparle bientôt.

    2
    Jeudi 5 Mars 2015 à 22:44

    Pour sûr, beaucoup de faits historiques et des personnages très près de certaines connaissances déjà côtoyées. Mettons que l'amalgame personnages, faits et création peut s'appeler de la vérité orientée. Ça s'approche plus de la nouvelle littéraire que du récit à mon avis.

    3
    farniente
    Lundi 9 Mars 2015 à 19:06

    C'est une mine inépuisable d'histoires, de drames humains, de guerre que nous avons cotoyé sans jamais vraiment y puiser, manque d'intgéret ou de curiosité. Pense à Tony  S.  qui avait une mobylette, pense à J. Ban qui avait trouvé son foyer d'adoption chez nous. Il suffisait de mentionner le nom de Tito pour qu'il perde les pédales!!! Et combien d'autres, des italiens aussi...

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