• L’Éducation Sentimentale

    Un doux retour aux sources

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    L'ÉDUCATION SENTIMENTALE, Gustave Flaubert, 1869. (Bookking International, Paris 1993)

     

    Gustave Flaubert est un auteur au tempérament bouillant. Sa démarche est caractérisé par le doute en lui, en son talent. On dira de lui que plutôt que de vivre, il préfère créer. Il écrit ce roman une quinzaine d’années après Madame Bovary.

    J'ai été surpris récemment, en survolant une anthologie de la littérature, à me remémorer mes premières lectures de pensionnat. Sans trop choisir, je lisais à l'époque ce qui était à portée de la main. Dans ma tête, j'essayais sans y arriver, de tout résumer en deux mots. J'ai alors lu les Travailleurs de la mer de Victor Hugo (rien compris); Boule de Suif de Guy de Maupassant (j'étais impressionné de voir qu'on pouvait prêter de nobles sentiments à une fille qualifiée de légère); la Comédie Humaine de Balzac me laissait ébahi et, avec plein de questions à peine formulées. Je lisais ces livres en alternance avec mes romans d'aventure de Biggles ou mes bandes dessinées de Blake and Mortimer qui eux, étaient plus conformes à ce qu'on m'avait laissé pressentir de la vie : un monde rempli de héros forts, virils, sans attaches et qui sentent probablement le t'sour-de-bras en plus. Spirou et son Marsipulami étaient, et sont encore, dans une classe à part… plus près du cœur que de la tête.

    Également au menu de mes lectures de jeunesse, des auteurs français plus modernes comme François Mauriac (Destin, Thérèse Desqueyroux, le Sagouin). Mauriac lui, je l'aimais plus que les autres, par intuition. Je le trouvais compliqué avec ses tourments religieux et ses phrases drôlement tournées mais j'étais sûr que dans la vie, ça devait être un bon gars. Il devait sentir le tabac noir des cigarettes Gitanes et puis, Thérèse D. là, à me faisait palpiter le cœur d'une drôle de façon. Quelques autres romans de Camus et Sartre, complétaient mon palmarès (indéchiffrables pour moi). Ces nombreuses lectures ont meublé les profonds ennuis de mon début d'adolescence.

    Le souvenir « d'ambiance » de toutes ces heures de lectures confondues est étoffé de beauté, de calme et d'aisance. Tout plein de voyages à l'intérieur des frontières du pays de moi. Comme un beau refuge douillet et mystérieux dont les murs étaient en constante mouvance. Au cours des années subséquentes, les romanciers américains modernes ont trouvé plus d'écho dans mes choix.

    L'effet de mes lectures anciennes ayant été ravivé par cette anthologie, j'ai osé un retour aux sources quand je suis tombé sur l'Éducation Sentimentale dans une librairie de livres usagés au cours de l'été.

    WOW! Les premières cinquante pages m'ont demandé un effort de concentration incroyable. Pour entrer dans l'action, je devais accepter de me plonger dans le climat social et politique de Paris, au milieu du XIXème. Décoder des comportements bien différents de mes lectures habituelles.

    Les aspects « réalistes » du livre (très pointus) en rapport avec la bourgeoisie et la classe politique de l'époque compliquent la lecture, la rendent aride. Plusieurs commentaires et descriptions deviennent presque anachroniques ou inintéressants, vus de maintenant, à moins qu'on soit spécialisé en politique ou en histoire.

    Mais heureusement, il y a cette belle histoire d'amour romantique qui occupe la majeure partie du roman. Probablement le récit a-t-il été écrit dans une période de transition de la littérature française.

    Frédéric Moreau rencontre, à dix-huit ans, une femme mariée qui fixe à jamais ses traits sur son cœur. Chacune des 25 années suivantes de sa vie, n'aura pour but que de s'approcher de cette femme qui se superposera rapidement à son idéal féminin. Même ses nombreuses aventures galantes, une paternité à peine avouée et ses intentions de mariage avec une jeune paysanne, n'arriveront pas à le détourner de son but ultime.

    Traduit en langage d'aujourd'hui, je dirais que… le 15 septembre 1840, à 6 heures du matin, Frédéric a été frappé par un train ou par une tonne de brique (genre), quand il a croisé madame Arnoux pour la première fois de son existence… y s'en relèvera pas!

    Il manigance pour se faire inviter, se lie d'amitié avec le mari, lui avance des fonds qu'il acceptera par la suite de perdre. Il côtoie finalement le couple sans jamais se compromettre. Il n'avouera son amour à cette femme qu'après plusieurs années d'intimité avec la maison.

    Même devant l'impossibilité de matérialiser sa passion, il refusera ailleurs un mariage bien garni. Il s'amourachera d'une dame de la haute et aussi d'une fille aux mœurs plus faciles avant de devenir père suite à une liaison plus assidue avec une de ses concubines. Il mènera une double et triple vie en gardant pure sa passion immatérielle pour la femme de son ami Arnoux.

    On dirait un livre écrit à propos de martiens tellement ces comportements diffèrent des standards de maintenant. (Pour l'amour platonique je veux dire…). Pourtant… c'est ben, ben, beau tout au long du récit qui est serti d'un vocabulaire immensément riche. On y retrouve des splendeurs.

    Une des premières fois où le jeune Frédéric Moreau se fera inviter à un souper où était présente madame Arnoux : « … il ne détachait pas ses yeux (de son épaule nue), il enfonçait son âme dans la blancheur de cette chair féminine ».

    Un peu plus tard, lors d'un entretien avec elle alors qu'ils sortent : « … Le crépuscule amassait de l'ombre autour d'eux. (…) un lourd brouillard, estompant la façade des maisons, puait dans l'air ». Et puis : « … toutes les femmes lui rappelaient celle-là, par des similitudes ou par des contrastes violents ». Ou : « … tout ce qui était beau, le scintillement des étoiles, certains airs de musique, l'allure d'une phrase, un contour, l'amenaient à sa pensée d'une façon brusque et insensible ».

    Lors d'une soirée mondaine : « … il resta debout à contempler les quadrilles (…) et humant les molles senteurs de femmes, qui circulaient comme un immense baiser épandu ». En parlant d'une de ses concubines (alors que son cœur était toujours occupé par madame Arnoux): « Mme Dambreuse ferma les yeux, (…) Les grands arbres du jardin qui frissonnaient mollement s'arrêtèrent. (…) et il y eut comme une suspension universelle des choses. ». Puis, à propos de la même dame : « il la convoitait (…) parce qu'elle était noble. (…) se figurant qu'elle avait des délicatesses de sentiments, rares comme des dentelles, avec des amulettes sur la peau et des pudeurs dans la dépravation ». « Son charme enfin, comme l'exquise odeur qu'elle portait ordinairement, était complexe et indéfinissable ».

    C'est t'y pas beau même si c'est de l'excès.

    Un peu difficile à lire l'Éducation Sentimentale, mais j'associe cette lecture aux mêmes plaisirs vifs ressentis autrefois en lisant gauchement plusieurs classiques de la littérature française.

    Et puis, pour quiconque prétend savoir écrire, je trouve que lire cette œuvre de Flaubert est l'occasion d'un bel acte d'humilité, vraiment.


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