• La Mort de Martha Ravinovich

    Un souvenir d'enfance altéré par le simple effet du temps a servi de bougie d'allumage pour ce récit fabriqué de toutes pièces. J'aime croire que la tolérance, l'empathie, pourraient vaincre les affres engendrées pour certains par une vision marginale de leur entourage.

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    LA MORT DE MARTHA RAVINOVICH

    ou

    (le jour où ma terre arrêta de tourner)

     

    Rouge/ blanc, rouge/ blanc et un éclair d'argent quand la lumière réfléchit sur le rebord métallique. Dix-huit boîtes de soupe Campbell de large en deux rangées de haut. Rouge/ blanc, rouge/ blanc: c'est beau! Si je viens au dépanneur avec maman Martha, c'est pour voir les boîtes de soupe Campbell. Avant il y en avait seize de large mais maintenant, depuis quelques mois, c'est dix-huit. Je sais compter jusqu'à vingt-quatre, j'ai appris en ramassant les bouteilles de bière vides de Raymond. Pour une caisse complète, c'est vingt-quatre. Si on en a plus que vingt-quatre, on a un problème parce qu'on reste avec des bouteilles dans les mains. Si on en a moins que vingt-quatre, c'est Pierrot, le gars du dépanneur près de la mine Noranda qui va avoir un problème. Depuis que maman Martha m'a montré à compter, c'est moi qui suis le meilleur pour remplir les caisses vides. Même si les bouteilles ont roulé sous les meubles ou dans les coins derrière les calorifères, je les retrouve toujours. Jamais plus de vingt-quatre pour ne pas avoir de problèmes. Mais… mais… moi, j'ai plus que vingt-quatre ans et… je crois que je n'ai pas de problème. Je ne connais pas mon âge mais ça s'écrit avec un trois. Je sais reconnaître les trois. Je suis content d'avoir plus que vingt-quatre ans et pas de problèmes. Je crois que je suis chanceux.

    Quand on a assez ramassé de bouteilles et que ça fait plusieurs caisses, disons douze, empilées près de la porte de la cuisine, maman Martha appelle Pierrot et il vient les chercher. Parties les caisses! Après, on recommence. Je pourrais peut-être appeler Pierrot moi-même parce que tous les chiffres de son numéro de téléphone sont plus petits que vingt-quatre. J'ai déjà essayé mais il y a trop de chiffres. Les chiffres à Pierrot sont nombreux, je n'y arrive vraiment pas.

    La plupart du temps j'aime bien Raymond, il est gentil. Quelquefois il me parle. Il ne m'a jamais battu. Parfois le vendredi, il parle fort en revenant de la taverne. Je ne comprends pas tout ce qu'il dit mais maman Martha doit tout comprendre car elle crie aussi. Moi ces vendredis-là, je suis malheureux alors je vais m'allonger sur mon lit au sous-sol et je compte les petites fleurs sur le papier peint du mur du fond. C'est compliqué. Je pourrais me rendre à vingt-quatre fois vingt-quatre fleurs mais j'oublie souvent alors je dois recommencer souvent. Je commence toujours par la même fleur. C'est joli des fleurs. Celles-là elles sont rouges et blanches. J'aime le rouge.

    À part les vendredis de taverne, j'aime bien Raymond, même s'il ne veut pas m'emmener prendre des marches avec lui. Il me sourit souvent. Maman Martha dit que c'est mon beau- père. Je ne crois pas que ce soit mon père, il ne me ressemble pas: il est plus beau. Moi je ne suis pas très joli. J'ai les cheveux coupés en brosse, bien drus (comme les poils de la brosse à plancher mais moins jaunes). Mes dents sont jaunes. Mes yeux ont toujours des problèmes… même avec mes grosses lunettes à montures noires. Ils ont des problèmes parce que chaque œil regarde de l'autre côté: surtout l'œil gauche. Il regarde trop à droite d'après le médecin. Les gens rient de moi parce que j'ai de la difficulté à marcher droit (comme Raymond les vendredis de taverne). Les gens ne rient pas de Raymond. Moi je sais pourquoi je dois lever les pieds beaucoup plus haut pour arriver à marcher. C'est parce que le sol se soulève souvent en avant de moi. La plupart des choses qui m'entourent bougent toutes seules. Mais si je tourne ma tête beaucoup vers la gauche, mon œil gauche qui regardait beaucoup à droite, regarde devant. De plus, si je lève le pied assez haut, le sol ne pourra pas bouger jusqu'à le rejoindre. Comme ça, mes yeux n'ont plus de problèmes même si les gens rient. Quand je suis couché sur mon lit et que je compte les fleurs, elles ne bougent jamais. Peut-être parce qu'il ne vente pas quand je suis couché sur mon lit à compter les fleurs.

    À tous les soirs après souper, on va faire une promenade, maman Martha et moi. On remonte la rue neuf, vers la mine. Je reconnais aussi les neufs. Elle va quelques pas devant puis, je tourne la tête à gauche pour que mon œil gauche qui regardait à droite, regarde devant et je la suis. Pendant ce temps, Raymond fait sa sieste ou se rafraîchit avant la sieste en buvant quelques bières. On arrête presque toujours au dépanneur pour acheter quelques bières fraîches de plus pour Raymond. C'est important de se rafraîchir quand on a chaud. Raymond a souvent chaud.

    Rouge/ blanc, rouge/ blanc et l'éclair d'argent. Je regarde les boîtes de soupe pendant que maman Martha parle avec Pierrot. Des fois Pierrot a vendu des boîtes de soupe pendant la journée alors il n'y en pas deux rangées pleines de dix-huit: c'est moins joli. Ça fait des problèmes pour Pierrot. Pierrot ne parle jamais de ses problèmes. Quand maman Martha a terminé, elle me tend le sac à provisions. Je l'attrape, je tourne la tête à gauche et je la suis. C'est lourd des bouteilles de bière. Ça fait des problèmes de moins pour maman Martha quand j'amène son sac à provisions. Elle est gentille, j'aime maman Martha. Elle me dit toujours ce que je dois faire. Elle me prend dans ses bras. Elle m'appelle son bébé. Maman Martha sait tout.

    L'hiver pour aller faire mes promenades, je mets mon parka. L'autre fois il était déchiré, maman Martha l'a raccommodé. Il est mieux maintenant. Mon parka est gris acier. Maman Martha m'a dit que c'était mieux gris parce que c'était la couleur en solde. Ma tuque est rouge. Quand il fait très froid, je mets mon capuchon. Maman Martha l'attache sous mon menton pour que je conserve ma chaleur. Je n'aime pas les boucles, c'est trop compliqué! Maman Martha elle, porte son grand manteau brun en peluche douce. J'aimerais avoir un manteau en peluche douce.

    Longtemps après qu'il a commencé à faire froid, quand c'est le temps d'être Noël, Raymond amène un sapin dans la maison. Quand maman Martha décore le sapin de Raymond, je la regarde tout le temps. Elle rit. Elle est belle. Elle installe des guirlandes, des boules, des lumières. Quand elle a terminé, j'enlève mes lunettes et je regarde le sapin en gardant la tête bien droite. Toutes les couleurs bougent, deviennent floues et se confondent. On dirait un arc-en-ciel de Noël. Maman Martha fait de belles décorations. Noël c'est la fête de Jésus. Elle dit que Jésus est comme moi, il aime les belles décorations pour sa Fête. Moi je ne sais pas les chiffres de ma fête.

    Le printemps, quand je me berce sur le balcon et que les enfants reviennent de l'école, ils me crient des noms. Ils m'appellent « Fling Flang l'esti d'bitch ». Ça n'est pas gentil. Mon nom c'est Moïchan Ravinovich. Je ne sais pas l'écrire mais ce n'est pas grave, je l'ai appris par cœur. Maman Martha m'a raconté que les enfants du quartier fréquentent l'école Notre-Dame de Protection, sur la rue Murdoch. Je ne sais pas où c'est.

    Je ne suis jamais allé à l'école sinon je pourrais écrire mon nom. Ils montrent aux enfants à écrire leur nom, à l'école, pour ne pas qu'ils l'oublient. Moi je n'oublie jamais mon nom. J'aimerais qu'ils montrent aux enfants à écrire mon nom, à l'école. Des fois maman Martha sort en courant et fait fuir les enfants quand ils me crient après. Ils l'appellent la sorcière. Je pense que c'est parce qu'elle ne porte jamais son dentier du bas.

    Elle dit que je suis différent et que c'est pour cela que je ne suis pas allé à l'école pour apprendre à écrire mon nom. Moi je pense qu'en tournant fort la tête à gauche, je pourrais apprendre à écrire mon nom.

    En début de saison, maman Martha me permet de l'aider à préparer son jardin. Nous on n'a pas de fleurs rouges dans notre jardin. J'ai de la difficulté à tracer des sillons droits même si je tourne la tête. Maman Martha dit que ce n'est pas grave et que, de toutes façons, ça fait plus naturel comme ça. Plus tard, plus que vingt-quatre jours après, il pousse des feuilles vertes dans le jardin. Ça serait joli des feuilles rouges. Les radis sont rouges mais les feuilles sont vertes. Si je pouvais, je sèmerais des rangs de boîtes de soupe : rouge/ blanc, rouge/ blanc… ça serait beau mais on ne pourrait pas manger toute cette soupe. On aurait un problème.

    Raymond travaille à la fonderie Horne, près des hauts-fourneaux. C'est pour ça qu'il a toujours chaud et qu'il doit se rafraîchir. La taverne ça rafraîchit. Quand je vais au dépanneur avec maman Martha elle m'achète souvent un fudgesicle, ça aussi ça rafraîchit. Je me demande si Raymond aime les fudgesicle? Je ne me souviens pas l'avoir vu en manger. Peut-être que ça fonderait près des hauts-fourneaux.

    L'autre fin de semaine, Raymond était parti à la pêche avec des amis de la fonderie. Il a dû faire chaud à la pêche car ils avaient apporté plusieurs caisses de bière. Quand Raymond n'est pas là, maman Martha s'assoit dans son fauteuil. Maman Martha préfère boire du scotch parce que elle, elle n'a pas chaud. Elle ne travaille pas à la fonderie. Aussi c'est plus pratique, on n'a pas besoin de faire des piles de caisses de vingt-quatre bouteilles vides pour Pierrot. Celles-là on les jette à mesure. À tous les jours (ou presque), à notre sortie de l'après-midi, on passe à la Commission des liqueurs sur la rue sept, pour le scotch. J'aime mieux aller voir Pierrot parce qu'à la Commission des liqueurs, ils n'ont pas de soupe. Raymond est revenu le dimanche suivant avec plusieurs poissons et pas de bouteilles vides. Pierrot a sûrement eu un problème.

    Des fois, quand Raymond ne veut plus sortir de la Vieille Grange le vendredi et que le gars de la taverne dit qu'il est parti quand on appelle pour s'informer, maman Martha m'amène avec elle et elle essaie d'entrer à la taverne. Ça finit toujours par une engueulade et des cris avec Gaston, le propriétaire. Elle ne peut jamais dépasser la porte d'entrée. Moi ça me rend malheureux et je vais m'asseoir sur les marches d'entrée du magasin de peinture John David juste à côté. De là, je peux voir à l'intérieur les gallons rouges d'émail Impervo biens alignés, ça me fait du bien. C'est moins joli que les boîtes de soupe Campbell à Pierrot mais ça me fait du bien tout de même. C'est joli les boîtes de soupe… rouge/ blanc, rouge/ blanc et l'éclair.

    Ce matin Raymond est parti pour la fonderie alors qu'il faisait encore sombre, comme d'habitude. Comme d'habitude aussi, peu après, j'ai entendu maman Martha se lever pour aller chercher sa bouteille de scotch. Ensuite elle s'est recouchée. Quand je me suis levé elle dormait encore alors j'ai été m'asseoir sur le balcon pour ne pas la déranger. C'est mieux l'été, je peux rester longtemps sur le balcon, les enfants ne vont pas à l'école. Je suis resté longtemps sur le balcon. En fin d'après-midi, Raymond est parti pour la taverne directement de la fonderie parce qu'on est vendredi. Maman Martha doit dormir encore, elle ne s'est pas levée de la journée: je le sais, je l'ai attendue. À midi, quand une aiguille de l'horloge disparaît derrière l'autre, je suis allé dans sa chambre. Tous les rideaux étaient tirés et ça sentait fort le scotch. Elle avait renversé sa bouteille dans le lit. Je lui ai demandé si elle dormait. Je lui ai aussi demandé si on irait à la Commission des liqueurs pendant l'après-midi. Maman Martha ne m'a pas répondu. Elle n'a pas bougé non plus. Maman Martha a un problème. Je n'aime pas quand maman Martha ne me répond pas.

    Elle est vilaine.

    Je me suis assis sur la petite chaise dans le coin de la chambre. Je ne me sentais pas bien alors j'ai été au sous-sol pour compter mes fleurs mais aujourd'hui, pour la première fois, elles bougent quand je veux les compter, même quand je suis couché. À présent, je suis revenu sur le balcon. J'ai faim. Maman Martha n'a pas bougé de toute la journée. Il est tard, je le sais parce que le soleil a changé et les nuages sont rouges. C'est beau, j'aime le rouge.

    J'ai peur d'avoir mal fait. À son retour de la taverne, Raymond va crier quand il va trouver maman Martha. Je ne peux pas aller compter mes fleurs au sous-sol parce que maintenant elles bougent. J'ai peur et je me berce sur le perron. Je crois que j'ai un problème. Ma nuit commence.

     

     


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  • Commentaires

    1
    farniente
    Jeudi 6 Décembre 2012 à 03:12

    Touché! Une fois de plus!   Tu me fais un beau cadeau de Noel.


    Pour écrire un tel texte, il faut que ton 'détecteur à émotions' ait été super aiguisé. Bravo

    2
    Dididit Profil de Dididit
    Jeudi 6 Décembre 2012 à 05:43

    Un cadeau de Noël vraiment? C'est un commentaire généreux ça. Ce récit va être publié au printemps dans un livre (collectif) à sortir tout juste avant le salon du livre. Je l'ai appris hier. C'est vrai que chez plusieurs personnes, cette lecture bouscule les émotions un ti-peu, c'est un peu de magie peut-être. Sur un autre plan, j'ai bien reçu ton mot (et ton image royale...), ma livraison est complétée.  

    3
    Dimanche 12 Janvier 2014 à 13:46

    A QUAND un livre avec juste toi comme auteur...Ne soit pas égoïste, et cesse de nous donner cela au compte gouttes....C'est comme des préliminaires trop longs, à un moment donné faut conclure... Ne nous laisse pas sur notre faim trop longtemps... Tu te dois de publier !

    4
    Mardi 14 Janvier 2014 à 06:41
    Faudrait ben faire ça ouen. Ça faut le temps un peu comme certains disent. (Merci)
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