• Le grand-pére à Réjean

    Parce qu'une amie m'a parlé du fond de son coeur, un souvenir perdu s'est ravivé.

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    LE GRAND-PÉRE À RÉJEAN

     

    Avec Pierrot, je me souviens d'avoir été rendre visite au vieux, quelques fois. Je n'aurais jamais osé y aller seul. Faut dire qu'à cette époque, je cultivais dans mes rapports avec les gens, la timidité de quelqu'un qui n'a pas encore atteint la vingtaine. Mais pour visiter le grand-pére à Réjean, ça n'était pas pareil, je n'avais qu'à suivre Pierrot dans ses flâneries.

    Réjean c'était un ami de Pierrot. Dommage de parler de ces gens au passé. Voyez-vous, Réjean et son aïeul, même Pierrot ont tous déjà passé l'arme à gauche.

    Le vieux squattait un petit bout de terrain sur le bord du lac Beauchastel où il avait construit son campe. C'était bâti sur pilotis, pleine face au lac. Vraiment pas grand. Pleine largeur à l'avant, une unique pièce qui servait de cuisine, de salle à dîner et de pièce de séjour. À l'arrière une minuscule chambre et une encore plus minuscule pièce à débarras. Les divisions ne montaient pas jusqu'au plafond pour permettre à la chaleur de mieux circuler.

    Il s'était installé au bout d'une terre qui elle, appartenait à un cousin je crois : la permission venait d'une convenance de famille proche. C'était pas un vrai squatteur. Il avait probablement gagné son droit d'installation en approvisionnant la famille du cousin en viande sauvage pour un bout de temps.

    Ça fait longtemps de ça. Les gens de son époque qui avaient survécu à une première implantation en Abitibi, avaient un code de convenance assez riche et plutôt désintéressé. Pas d'instruction pour la plupart mais des bras pi des maniéres ent' voisins.

    Ça fait tellement longtemps mes visites au vieux que c'était avant l'invention du Service de gestion de la faune. Dans le temps, quelques gardes-chasse seulement, avaient tout de même déjà été disséminés, sans armes, dans le grand territoire. Ils y brassaient leurs affaires, géraient la ressource pas si mal en fin de compte. Ils écumaient les bois en période d'ouverture de saison de pêche ou en période de chasse à l'orignal et essayaient tant bien que mal de contrer le braconnage d'envergure. Pour le reste, pour le monde ordinaire, si on avait acquitté la piastre de droits pour le permis de pêche, on arrivait toujours à trouver quelqu'un qui avait un voisin qui connaissait quelqu'un pour arriver à se moyenner du bon sens quand il le fallait.

    Après que Réjean nous eut amené une première fois en visite, Pierrot était revenu de son propre chef jaser avec le vieux. Pierrot était curieux et respectueux envers les personnes âgées. S'ils étaient des gens de nature, il était encore plus enclin envers eux. Je le suivais de pas mal proche dans ces années-là.

    Le type était chasseur, pêcheur, piégeur. Avec un sourire malicieux, il disait qu'il était débrouilleur, à cause de la faculté qu'il avait toujours eue pour se débrouiller dans la vie. J'ai été chez-lui quelques fois seulement. Presque toujours en hiver. Ces visites m'impressionnaient parce qu'il n'y avait pas de chemin pour se rendre. L'été on devait arriver par l'eau.

    À nos visites d'hiver, on sortait de Rouyn vers Beaudry, on tournait sur le chemin de la plage. Arrivé à la terre du cousin, on laissait l'auto à la barrière et on marchait toute la longueur du champ jusqu'au lac. Il vivait pas mal en ermite le bonhomme. Si on était chanceux, un voisin était venu exprès passer par là avec son ski-doo, histoire de lui permettre de garder contact plus facilement avec la civilisation. Nous, ça nous facilitait la tâche. On pouvait marcher plus à l'aise en suivant la bande de neige durcie que laissait la machine. Autrement il fallait des raquettes.

    La dernière fois où je lui ai rendu visite, c'était par un bel après-midi de mars. Il était content le grand-pére. Comme les petits présents agrémentent les bons moments dans la vie, on lui apportait toujours un paquet de tabac Zig-Zag, un sac ou deux de biscuits mélangés et une petite boîte de thé. Son commentaire me faisait rire :

    • Oh! De l'orangé à part ça!

    Tout en lenteur, il décachetait sa boîte de Salada Orange Pekoe et nous lançait sa deuxième phrase incontournable.

    • Vous avez ben l'temps d'en prendre une p'tite tasse avec moé? Assisez-vous, je mets une autre bûche dans l'poêle. L'eau chauffe déjà, 's'sra pas long.

    On se tirait une chaise près de la table et lui regagnait finalement sa berceuse près de la fenêtre, son breuvage chaud à la main. C'était un homme de peu de mots. Toute la décoration intérieure de la place était fanée. Le personnage aussi.

    Juste avant, pendant que sa bouilloire cabossée tirait un peu de chaleur des braises du poêle à bois trônant au centre de la pièce, j'avais examiné le contenu de ses armoires pas de portes : trois assiettes de tôle dépareillées, trois tasses en plastique dur, quelques verres. De l'autre bord, un gros pot de fleur, pour les tartes et les crêpes. Un autre plus petit pour le sucre, des jarres et contenants divers. Dans un coin de la section du bas, une poignée d'ustensiles en vrac. Les casseroles étaient dans le pont du poêle.

    En plus des odeurs d'écorce de bouleau et de bois dur en bûches, ça sentait une fusion de gomme d'épinette et sueur libre dans la pièce. Un gros relent de vaste étendue sauvage y flottait en permanence. Avec la force tranquille qui émanait du vieux, cette ambiance lui convenait parfaitement.

    Mémoire de jours plus jeunes, le vieux affichait une dizaine de cadres autour de la pièce. On y voyait des femmes à gros totons. Toutes très bien coiffées mais les lèvres souvent gauchement enduites de rouge à lèvres. Ça provenait de magazines bon marché mais on aurait dit ses photos de famille. Quand Pierrot le questionnait à ce sujet, il s'encanaillait et son teint s'empourprait d'un grade quand il parlait de ses femmes.

    Pierrot venait le voir pour l'entendre parler de sa trappe, de ses trucs de forêt. On l'appelait affectueusement le vieux braconnier.

    Ce terme était un compliment. Il vivait simplement, retirait un peu d'argent des fourrures de sa trappe et parlait de la nature avec amour. Le traiter de braconnier dans ce contexte c'était lui reconnaître beaucoup de compétences comme homme des bois. Ses lettres de noblesse, quoi. Ça voulait dire qu'il connaissait la vie sauvage. Qu'il pouvait deviner et prédire le comportement des ours à l'automne, deviner facilement les chemins empruntés par les castors vers leur cabane ou qu'on savait qu'il avait réussi maintes fois à déjouer le renard et le lynx.

    Le grand-pére à Réjean c'était quelqu'un de respectueux. Un seigneur sur son domaine. Personne n'aurait contredit ça, même si je suis d'avis qu'il n'avait pas fait son « X » de signature dans le bas de tous les permis requis par son métier.

    Ce jour-là, il nous a montré les belles peaux tendues qu'il gardait dans le hangar pour ne pas qu'elles s'abîment au chauffage. Après, il a sorti ses pièges remisés dans sa chambre à débarras. Ça me faisait penser aux chaînes du y'âb', dans les histoires pour enfants. De couleur brune, un peu rouillées, ça brassait vraiment un train d'enfer. Il les graissait avec du gras d'animal spécial. Il nous avait parlé de sa récette de graisse pour les piéges en baissant le ton et en plissant les yeux. Je regardais Pierrot. On aurait dit qu'il venait d'apprendre un secret d'état. J'avais l'impression d'entrer dans un cercle restreint d'initiés. Avant de les utiliser, il les remisait quelque temps dans des branchages de sapin qu'il déposait sous le campe. Et puis, défendu de fumer autour de son linge à trappe.

    Une autre fois, c'était tôt en automne, il m'avait amené au bout du quai pour me montrer une bête qu'il avait capturée. Au bout d'un gros câble, il avait fait remonter une cage d'acier dans laquelle il avait emprisonné un esturgeon de taille respectable; le premier poisson à armure que je voyais de ma vie. Cette fois-là, j'ai appris plusieurs détails particuliers sur ce poisson de fond. Notamment qu'on pouvait s'en saisir facilement par l'os de la queue contrairement à tous les poissons que je connaissais.

    Après trois ou quatre histoires de chasse ou de trappe. Après un thé ou deux. On repartait au soleil baissant, comme il disait. À nos départs, il se tenait souvent debout derrière la fenêtre. À cause de sa grandeur de cinq pieds et pas trop, on n'apercevait de lui de l'extérieur, que sa chemise à carreaux plaquée sur son torse par ses larges bretelles de militaire surmonté de son sourire éclatant. Dans ces occasions, le sourire de cet inconnu prenait l'éclat majestueux du paysage tout entier.

    Le vieux c'était la simplicité. La liberté incarnée : l'harmonie.

    Comme dans Lune Noire, Steinbeck aurait dit de lui : "... il faisait un avec sa fonction; elle lui avait donné de la dignité et il lui avait conféré de la chaleur."  

    Mais c'était une autre époque. Aujourd'hui le bois, les régions sauvages et les épinettes c'est comme d'autre chose : ça se gère. Le principe n'est pas mauvais en soi je suppose.

    Mais comment on gère ça le respect et l'harmonie?

    On peut bien sûr commencer avec des populations de ci et de ça à recenser par kilomètre carré. Aussi, avec des études de taux de maturation de peuplements d'épinettes noires, de feuillus, ou de sapins baumiers par secteurs donnés. Plusieurs choses de ce genre, je suppose. Mais ça, c'est bon pour débuter le travail seulement. Comme rempart à l'exploitation inappropriée des ressources fauniques, il y a aussi la gestion des techniques de chasse encadrées par règlement, le contrôle des prises quotidiennes etc. Pleins de trucs de ce genre, de modèles conceptuels et tout, et tout. Mais le respect? L'harmonie?

    Évidemment quand on centralise les décisions de gestion dans les tours des centres-villes, on peut réduire avantageusement les coûts d'administration de la chose. Prenons l'orignal, par exemple, c'est pas du béton. Ça ne se calcule pas au mètre cube. En faisant dans le très centralisé, on tente vainement d'emprisonner l'infiniment grand dans une formule. On s'éloigne du sujet en voulant s'en rapprocher finalement. On aplanit, on gère le général seulement. On peut rationaliser, faire des moyennes avec les âges, les tailles, les populations, pour faciliter les procédures seulement. Mais l'essentiel; le respect et l'harmonie et la liberté? L'amour du métier? On ne va quand même pas mettre à l'amende les albinos parce qu'ils ne rencontrent pas les caractéristiques moyennes de la race!

    C'est sûr que de nos jours, pour que les fonctionnaires fonctionnent, il faut voir à changer leurs bottines et leurs gants régulièrement. Surtout que ça se budgétise facilement ces dépenses. Ça devient des postes de dépenses budgétaires dans le budget prévisionnel de l'équipe de fonctionnaires. Les entrées de fonds telles les permis, les taxes, les amendes, se budgétisent aussi en revenus prévisibles, atteignables. Mais il faut par la suite y mettre la volonté et l'effort. Pas trop d'écart entre les deux postes du budget s'il-vous-plaît.

    Le grand-pére à Réjean aurait sans doute été déçu de voir toute l'administrasserie que ça prend maintenant pour pouvoir suivre la belette à la trace. En tout cas il n'aurait pas pu remplir seul les rapports de pattes blanches requis. Pas pu les « ixer » de son nom.

    Devant la machine à chier des budgets, il aurait probablement abandonné son ermitage et le grand air qui teintait ses jours calqués à la résonnance des saisons.

    Je pense ça et j'en suis triste.

    Ça aurait fait un ben mauvais candidat pour les foyers de vieux de la ville avec son hygiène douteuse et ses photos de famille affichant généreusement leurs rondeurs. De toute façon, sa chambre n'aurait pas pu contenir tous les relents de liberté qui gisaient au fond de son regard.

    Quand on moyennise aveuglément les grands espaces, les animaux et les gens qui y vivent en harmonie on risque de briser un équilibre fragile. Comme si on couvrait de béton un marécage, rebelle aux statistiques existantes, uniquement pour le maîtriser, l'avilir.

    Dans des conditions de délation et de quotas de délinquants, je ne suis pas sûr que le grand-pére à Réjean aurait eu le service du thé aussi avenant. Aux temps des lois et des règlements, il en faudrait justement de ces directives pour empêcher de rayer de la carte une poignée d'âmes libres qui enrichissent les grands espaces de leur présence attentive. Ce sont les derniers remparts contre le règne de la statistique absolue. Peut-on éviter de se rendre aux implacables unités de production de masse de 1984?

    Un piège à castor, ça ne s'appâte pas avec une feuille d'état de la population et un aiguise-crayon.

    Je l'aimais ben moi, le grand-pére à Réjean. Sa tête était riche et fleurie. Toute en simplicité de moyens. Maudit que j'aurais dû la prendre en note sa récette de gras pour les piéges, j'aurais pu la donner au suivant.


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  • Commentaires

    1
    Lundi 6 Mai 2013 à 15:41

    Sa recette de gras pour les pièges et plein d'autres trucs du genre, je connais un être libre et toujours très extrêmement vivant qui pourrait t'en parler pendant des heures... pour peu qu'il sente un intérêt et que tu saches l'apprivoiser! Tu as un grand pas d'avance, il t'aime bien!!!


    Il est touchant, ton texte, pas pour me faire brailler cette fois, mais pour qu'on se sente compris et qu'on te sente solidaire de ces amoureux de la forêt, de l'authenticité et de la Vie, de ces grands espaces et de cette liberté totale qu'on ne pourra jamais complètement dénaturer, même en essayant très fort, armé de toute la bêtise humaine du monde qui ne sait plus où il s'en va...


    Je suis d'accord, ces gens-là sont rares et précieux, ils sont un rempart contre la folie encadrée qui se soigne aux pelules de toutes sortes de couleurs. Ils ne parlent pas et ne comprennent pas le même langage que les fonctionnaires full conventionnés 5 étwèles mais ils sont 1000 fois plus utiles dans la vie de quiconque prend le temps de les écouter 5 minutes.


    Je voudrais bien savoir de quoi il est mort, le grand-pére à Réjean... Ça vieillit comment, un vieux braconnier?


    Et puis, en terminant, je te dis merci d'avoir écrit ça. Tu m'as fait chaud au coeur. C'est bien écrit. Moi, je suis trop émotive par rapport à tout ça, tu auras été, en quelque sorte, mon écrivain public.

    2
    Dididit Profil de Dididit
    Mercredi 8 Mai 2013 à 14:19

    Bel honneur ça.

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