• LE MATOU RONRONNE

    Commentaires sur un début de journée singulier.

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    LE MATOU RONRONNE

     

    Le début d'automne c'est du sur-mesure pour dormir fenêtres bien ouvertes. On peut profiter de la fraîcheur des nuits naissantes. Le matin, on se réveille dans une tiède lumière jaunâtre qui colle aux premiers bruits de la ville. Quand on a la possibilité de dormir tout près de la fenêtre, l'expérience est d'autant plus riche.

    Ce matin, au risque de me répéter mais comme à tous les mardis, le vacarme du camion de collecte d'ordures a inondé la ruelle de son bruit de fabrique de chars d'assaut. Du fond de mes abysses brumeux, j'ai réalisé qu'on était mardi et qu'il était entre sept heures et le quart. Char d'assaut métronome, vraiment.

    Sans trop bouger, j'ai inspecté le coin de ciel visible par la fenêtre près du lit. Je me suis assuré que le voleur de nuages était passé durant la nuit puis j'ai refermé les yeux en me ronronnant les airs de matou auxquels je suis habitué. Oh, torpeur des premières minutes de la journée. Puis, un calme de manufacture de plumes est revenu à l'extérieur. Mais j'entendais encore cliqueter les presses à ouate! Pas normaux ces petits bruits secs.

    J'entendais bruisser les feuilles du tremble tout près. Preuve de vie du vent. Riches frissons bienveillants. Mais, les autres bruits… tic, tic… vrrr! C'est quoi cette perturbation inaccoutumée. Comme la clé à molette d'un mécanicien. Du fer sur fer, me suis-je dit.

    Peut-être un voisin faisant de petites réparations à l'extérieur. Tic, tic… quelque chose m'agaçait, le bruit était conforme à ma représentation mais, c'était trop nerveux. Les répétitions étaient trop rapides. Toujours dans mon lit, je me roulai vers l'appui de la fenêtre pour observer de près la source de ces craquements.

    Un oiseau faisait sa toilette matinale dans la gouttière de la véranda en contrebas. Puis deux, et cinq. D'autres sons similaires me parvenaient de plus haut, du rebord du toit. Toute une colonie d'oiseaux faisait trempette.

    • Eh! Jos, tu me passes la savonnette?... mais non, des oiseaux ça ne fait pas comme ça. Je m'emballe là.

    Des oiseaux sans nom, d'un brun quelconque avec une tache pâle au poitrail. Ils avaient probablement un vol à prendre bientôt.

    • Votre attention SVP! Tous les passagers en direction du sud, présentez-vous à la barre du bord du toit sitôt votre toilette matinale terminée. Ayez votre carte d'embarquement au bec… Oh, ma foi, je m'emballe à nouveau. Ménon, ménon c'était pas ça, je continue,

    J'entendais les griffes dans le fond de la dalle puis, si je voyais disparaître les têtes vers le bas, ce n'était que pour les voir ressortir sitôt après, becs et houppettes tout luisants d'un résidus de goutte d'eau brillant comme un diamant.

    Cocasse. J'ai aimé.

    Ma maison attirait les oiseaux, ils l'utilisaient comme baignoire. J'étais content qu'ils s'y sentent à leur aise. Tout souriant, encore étendu dans le lit, je me suis remémoré le récent commentaire d'une amie à propos d'une maison qu'elle venait de visiter.

    • Cette maison est morte, m'avait-elle dit après sa tournée. Elle transpire la détresse et l'ennui, je m'y suis sentie mal à mon aise tout le temps de ma présence entre ses murs.

       

    Que de l'intangible. De la pure intuition pouvant facilement tomber dans le préjugé. Pourtant, une impression comme celle-là est difficile à ignorer. J'ai été particulièrement interpellé par ces paroles pour avoir déjà ressenti des choses semblables quelque fois auparavant dans ma vie. Dans mon cas, c'était indéfinissable. Ça ressemblait à un débat de cœur sauté. Un frisson, mort avant d'avoir gonflé les pores de la peau, avant d'en avoir levé les poils. Un fin rideau de fantômes, une ambiance délétère à évacuer. Il faut les oreilles de cœur pour entendre ces messages, c'est ma profonde conviction.

     

    Ce matin comme plusieurs fois auparavant, j'ai examiné ma chambre dans le silence de ce début de journée. J'ai trouvé la décoration pauvre. J'ai cherché des indices d'une étincelle de vie.

    Je me suis levé et j'ai initié mes petits gestes quotidiens. J'ai descendu l'escalier, il a craqué aux bons endroits, rien que ça, m'a rassuré. Les rideaux écartés ont laissé passer une chaude couleur dorée qui a occupé tout le salon sans se faire prier. Par la suite, j'ai fait mon tour sur le patio arrière. Plus aucune activité dans les gouttières mais plein de feuilles mortes répandues par terre. Vestiges des baignades de tantôt. Comme le désordre d'une chambre d'enfant après le départ pour l'école.

    En revenant à l'intérieur, l'odeur de mon plat de fruits bien garni a attiré mon attention. Avec la chaleur de la pièce, les oranges s'étaient affublées de senteurs acides contrastant avec les lourdes émanations des bananes vieillissantes. Le discret parfum des pommes rouges s'accordait quant à lui avec la note de cœur de l'arôme du café frais moulu en provenance de l'autre extrémité de la cuisine.

    Même sans tenir compte des nouvelles feuilles vert franc des plantes d'intérieur, je réalisais que c'était vrai. Il y a des maisons vivantes. Ce matin ma maison palpitait de tous ces petits détails. Encore faut-il le remarquer. J'étais content d'être là.

    Je crois aux mots. Quand une maison renouvelle bien son air, on dit « qu'elle respire ». Toute endimanchée, fleurie, on la dit « coquette ». Comme les gens qui l'habitent, elle peut être vieille ou jeune, accueillante. Félix Leclerc, dans les premières pages de Pieds nus dans l'aube, décrit la maison paternelle comme étant bossue et cuite comme un pain de ménage. Il la qualifie de têtue, parle de sa coiffure. Il compare sa cheminée à une sentinelle. Il confirme qu'elle est « habitée », par ceux de sa famille bien sûr, mais aussi par de bons esprits, lutins et farfadets qui la hantent en permanence. Il parle de ses veines, comme il le ferait des siennes, de son âme. Que des qualificatifs humains. Peut-on être plus vivant. J'ajouterais qu'en plus, après sa mort, c'est à la terre que retourneront ses débris. Belle figure, elle y rejoindra éventuellement ses habitants trépassés.

    Ce qui est important sans doute ce n'est pas que tout ça soit vrai. L'important c'est d'y croire. Si les mots alignent les qualificatifs de la sorte, c'est suffisant pour que je sente ces choses. Des vapeurs bien réelles dans l'air d'un été agonisant. Pendant que des élections se gagnent, se perdent; que des histoires d'amour se désespèrent. Pendant que la nouvelle du jour parle de cadavres démembrés; pendant que le monde tourne pas-si-rondement-que-ça de partout… ma maison vibre!

    Rassurant, vraiment.

    J'ai presque envie de finir mon déjeuner sur de nouvelles tonalités de ronronnements de matou, juste pour m'en arpéger les oreilles.


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  • Commentaires

    1
    malinamie Profil de malinamie
    Vendredi 31 Août 2012 à 18:08

    C'est beau ...

    ces petits morceaux de vie pris ici et là...

    c'est comme mettre des petits diamants sur la bague du temps d'automne, elle en est embellit...

    Surtout qu'on est déjà passé la mi-août...et qu'on le sait bien....mi-aôut passé, les petits oiseaux vont s'envoller...et nous remetterons la bague dans son écrin...

    2
    Dididit Profil de Dididit
    Vendredi 31 Août 2012 à 19:48

    Oui ça se sent dans le courant d'air hein. Encore plus important d'en profiter jusqu'au bout

    3
    farniente
    Lundi 3 Septembre 2012 à 04:37

    Deuxieme fois cette semaine que je rencontre la description de la maison natale de Félix dans Pieds nus dans l'aube...'bossue et cuite comme un pain de ménage, chaude en dedans et propre comme de la mie.'


    Mais pour qu'elle soit vraiment chaude, habitée, vivante, ne pas oublier d'accepter qu'il y ait un de désordre et de poussière ici et là.


    Beau texte, tu es vraiment à l'écoute de ta maison, elle fait partie de toi.

    4
    Dididit Profil de Dididit
    Mardi 4 Septembre 2012 à 04:33

    Bonjout Far... (tu permets que je t'appelle par ton prénom, oui?). Ne soit pas inquiet pour la poussière et le désordre, on trouve vraiment toute la panoplie chez-nous. Ça va des gros moutons cachés dans les coins pas passants à la fine poussière égale sur les meubles. Mais je garde juste un peu le contrôle temporaire sur ça. Hi, hi. C'est beau Leclerc hein? Quand il qualifie la maison de "buveuse de tempêtes" je suis porté à m'agenouiller presque. Dans mon plat à fruits, il ne manque que la pesante odeur mauve de prunes bien élevées. De ce temps-là, je fais jouer le rôle de Chanel #5 à un panier de petits raisins bleus. Ils s'en sortent pas mal.

    5
    Jeudi 27 Septembre 2012 à 14:46

    Comment fais-tu pour nous amener avec toi à ce point-là dans ta maison, dans ta chambre, dans tes matins? C'est un talent rare de savoir « partir du particulier pour rejoindre l'universel... »


    Très peu d'auteurs me font cet effet et tu en es. Félix Leclerc, Gilles Vignault, Richard Desjardins, Louise Desjardins, Sylvain Rivière, Francine Ruel, Iéana Doclin, parfois Serge Bouchard, d'autres fois Stéphane Laporte dans ses chroniques du dimanche et il y a toi, mon ami Daniel.


    J'ai retenu particulièrement cette phrase, j'aurais aimé l'avoir écrite tellement je m'y reconnais: « J'ai descendu l'escalier, il a craqué aux bons endroits, rien que ça, m'a rassuré.»


    Il y aurait une thèse à écrire là-dessus!


     

    6
    Dididit Profil de Dididit
    Jeudi 27 Septembre 2012 à 16:34

    Hum... c'est vraiment trop... Il n'y manque que Victor Hugo. Pffttt je ris beaucoup. Mais je te remercie pour tes si belles paroles. N'oublie pas que pour écrire, il faut souvent être entouré de gens inspirants. Tu as sûrement aimé le passage qui parle des oreilles de coeur.

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