• Les genres

    Toujours l'éternelle question de l'égalité des sexes. Un clin d'oeil occidental sur une réalité, malgré tout, profondément culturelle.

    Harouna Boukary, le "cousin Boubay", (photo Daniel Dumont)

    Les genres 

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    LES GENRES
    (attention au sac du quart)

     

    Niamey c'est une ville de projets : Projet pour le mieux être de… Projet pour la lutte contre… Projet pour l'amélioration du… et l'axe transversal qui revient le plus souvent dans ces projets c'est celui en rapport avec les genres. Lire : la situation de la femme.

    A voir les femmes Peules en région on comprend bien vite le désarroi d'être une femme dans un pays musulman. Un pays pauvre de surcroît. Arrivées à la trentaine, elles sont pour la grande majorité, usées et ridées. Les yeux sont vaincus, les dos voûtés et les peaux parcheminées par le labeur et le soleil. Ici l'organisation économique et sociale du monde ordinaire repose entièrement entre les mains des femmes. Elles entretiennent les champs, récoltent, battent le grain, font la farine, font les enfants, s'accrochent les poupons sur les fesses dans toutes leurs activités. Les femmes font du commerce, cousent, cuisinent, font la majeure partie des travaux d'artisanat.

    La reconnaissance sociale n'est malheureusement pas au rendez-vous la plupart du temps. Bien sûr, comme la religion avantage le mâle, la culture sociale va dans le même sens.

    Les hommes se retrouvent souvent sous l'arbre à palabres pour ordonnancer la philosophie de tout ce monde. C'est un peu comme les membres d'un club café McDonald qui se retrouvent tous les matins à huit heures au resto, parce que le refill du café est gratuit. Ils en profitent pour refaire les nouvelles du Journal de Montréal. Les mâles du Niger sont membres d'une espèce de ligue du vieux poêle musulmane. Tout de même, je rebaptiserais le terme parce que sinon, ça ne pourra aller. J'enlèverais le mot poêle : trop chaud pour le désert. Ici, ça pourrait devenir : le gang du clim d'à côté.

    Or, donc et ben coudon, ceci étant dit et en l'appliquant mutatis mutandis, je me suis fait mon idée du système régnant sur les genres lors d'une de mes visites à la Sonibank. Pourtant tout était normal cette journée là hein! Le stationnement était aussi bondé qu'à l'habitude et monsieur mitraille m'avait servi son habituel sourire poli lors de mon passage obligé devant sa personne. Béret rouge vif, verres fumés opaques, tunique de brousse bleu pétant. Ce type passait ses journées assis sur le perron de la banque avec sa mitraillette sur les genoux, à examiner les clients. La proximité de monsieur mitraille m'a toujours perturbé. Je me posais toujours la même question à son sujet sans jamais trouver de réponse.

     

    -- Advenant un vol à la banque, allait-t-il vraiment utiliser sa machine à distribuer les pruneaux?

     

    Sa mitraillette ne me paraissait pas être un instrument très précis. Sa proximité m'angoissait.

     

    Plusieurs fois auparavant j'avais franchi la porte de la banque et m'étais dirigé vers l'accueil. Souvent j'avais transigé avec Mme Dommo, la préposée. Son sourire chaleureux contrastait avec la figure hautaine et composée de la responsable au guichet d'ouverture des comptes. L'autre dame avait fini par arriver et le montrait volontiers. À ma toute première visite, à la vue de mon passeport, madame Dommo m'avait surnommé illico, monsieur joli-nom, à cause du même nombre de lettres qu'il y a dans mon prénom par rapport à mon nom de famille.

     

    Ce matin je visite donc la Sonibank mais je suis accompagné de mon copain Boukary Harouna qui me dit tout bonnement en entrant que Mme Dommo est sa tante. Comme on est en Afrique, il ne peut visiter la banque sans au moins passer la saluer. Aussitôt entrés, on s'empresse donc à exécuter ce geste de bienséance. Non mais quelle joie dans les yeux de dame Dommo de voir son neveu avec monsieur joli-nom.

     

    Elle me dit d'un air inspiré qu'elle est la tatie de Boubay. Comme je ne semble pas comprendre, elle m'explique que c'est le sobriquet qu'on lui donnait jadis dans son village. Maintenant j'ai bien compris. Je regarde Harouna Boukary avec un grand sourire et je murmure son sobriquet : Boubay! Si un africain peut rougir, il l'a fait ce matin-là.

     

    -- Si Boubay travaille avec monsieur joli-nom et qu'ils sont ensemble à tous les jours, alors c'est automatique, elle est aussi la tatie de monsieur joli-nom .

    -- Ah mais oui alors, c'est comme çà!

     

    Par la suite, à toutes mes visites à la Sonibank, besoin ou pas, je fais un stop de salutations au bureau de ma tatie Dommo, histoire de parler famille quoi.

     

    Récemment, Boubay m'a raconté que notre tatie Dommo marie sa fille un prochain samedi. Alors comme c'est très important les noces chez les africains, j'ai décidé de pas lui faire le petit cadeau de Noël initialement pressenti. Plutôt, je lui offrirai un petit présent pour les noces de sa fille, comme le veut la coutume locale. Je lui ai donc fait acheter un foulard de coton par mon espionne madame Aïchatou. Je le lui donnerai à ma prochaine visite à la banque.

     

    Pour cause, elle va sûrement m'inviter à la fatia mais je n'irai pas. C'est trop famille, trop vite à mon goût. Mais ce petit épisode m'a amené à parler noces et fréquentation avec mon nouveau cousin par alliance. Comme on est entre membres de la même famille, il s'est ouvert un peu. Voici en quelques mots ce que j'en ai décodé.

     

     

    Ici quand un gars et une fille… oui, oui, on parle toujours d'un gars et d'une fille. Donc, quand un couple se mamoure et désire aller plus loin, ils doivent, chacun de leur côté, se former un comité. Un peu comme deux équipes de football en compétition dans la même ligue. On doit prévoir un calendrier de rencontres avec l'autre équipe. L'équipe du gars soignera particulièrement sa ligne offensive alors que l'équipe de la fille sera plus concernée par la défensive. Dès le début de la première partie, l'offensive, composée de la famille proche du gars et de ses amis intimes, part à la rencontre de l'équipe défensive : les parents et la famille de la fille. On est encore au temps des salam malek. Ça propose, ça contre. Ça hypothèse ferme. Tôt ou tard, on doit impérativement mentionner qu'on vient chercher une lignée. Vous comprenez maintenant pourquoi on parle obligatoirement de couple gars, fille?

    Bon, on discute, on palabre, tout ça sans la présence des premiers intéressés. Après, on prend un peu de boule et puis, cinq ou six services de thé plus tard, peut-être un lunch. Pas d'alcool car on est entre musulmans. Après tout ça donc, on entre dans le vif du sujet si je peux dire ainsi. On se commet un peu. On s'entend dès lors, sur une approximation de prix pour… la chose. SI, évidemment si… on désire aller jusqu'au bout. On fixe donc la dot à donner aux parents de la future si le prétendant a toujours bon profil auprès de l'équipe défensive.

    En général, si c'est des Touaregs, les négos se font en tamacheq et c'est en chameaux que la contrepartie s'évalue. Du genre :

     

    --  … Moé ma fille, j'la laisserais pas à moins de cinq chameaux touttes narfés pi pleins de vigueur etc, etc.

     

    Le but ultime c'est évidemment de passer à Go et faire tinter la caisse. Bon j'avoue que je porte sur la démarche un regard amusé mais, quant au fond, l'opportunité du départ de la fille s'évalue vraiment en contrepartie d'animaux ou d'argent.

    Si c'est des Peuls, c'est en terme de vaches.

    La modernité amène des changements dans les traditions. De nos jours, pour la majorité des paysans, c'est en norous que ça se passe. Il n'y a rien comme les sous pour amadouer la belle famille et aviver la fibre de la famille élargie.

    Mes copains locaux m'ont appris que, dans les villages, la dot moyenne est d'environ quatre-vingt mille francs CFA. C'est cher ça. Le salaire annuel moyen de la majorité de ces gens c'est cinquante mille francs. Au Niger, la grande majorité des jeunes filles ont fière allure. Une famille de… disons cinq filles, amène la sécurité totale pour presque une décennie. Incha Allah!

    En ville ça peut atteindre les deux cent mille francs quand un type fait une femme hein!

     

    Bon, revenons à notre calendrier. Lorsque la première rencontre des équipes est terminée, on doit par la suite suivre le plan de match qui en découle pour le prochain affrontement. On doit se préparer à livrer la dot comme convenu. C'est le but du deuxième affrontement. On ne prend pas de chance, ici on fait payer d'avance. On fait confiance à Allah pour tout mais pour les norous, il semble qu'on est mieux de contrôler tout ça de près.

    À la deuxième rencontre, l'équipe défensive est plus souriante. L'autre arrive presque avec le fourgon blindé!

    Le stade va être plein tantôt. La défensive en remet encore un peu plus en soulignant les engagements que doit prendre l'époux. On se fait d'autres finesses et politesses de bavoirs pour finalement s'entendre sur la date de la fatia. À ce point, c'est un peu comme se rendre au match de la coupe Grey. LA grande affaire. Le party quoi!

    La journée de la fatia, les deux mêmes équipes commencent par se colleter un peu, histoire de réchauffer l'ambiance. L'offensive est un peu moins frondeuse maintenant. C'est qu'ils sont à sec. Ils n'ont plus rien à demander. L'équipe défensive fait un peu moins de zèle aussi. Elle est devenue plus compréhensive. Un peu comme le marchand envers une cliente qui vient chercher une robe après une mise de côté, quand elle a fini de la payer entièrement.

    Quand même, ne serait-ce que pour la forme, la défensive exige encore des soumissions formelles de la part de l'offensive. Ils veulent s'assurer d'une implication plus solennelle. Promesses de bien traiter la dulcinée; de subvenir à tous ses besoins matériels; de traiter toutes ses épouses avec équité comme c'est dit dans le Coran etc. Wollaye, comme le compteur peut aller jusqu'à quatre dames, ça faut la santé en plus de la volonté. On n'a pas voulu me dire si on avait le droit de faire comme avec les autos usagées et reculer l'odomètre. J'en déduis donc que c'est une transaction wysiwyg : what you see is what you get!

    Évidement lors de ces dernières échauffourées, c'est couru d'avance que l'offensive va acquiescer. Cette équipe n'a d'ailleurs plus grand' chose à rajouter sinon se croiser les doigts pour la fertilité de la jeune fille. On garde bien en tête qu'on vient chercher une lignée et que elle, elle n'a toujours rien prouvé malgré les arrhes avancées.

     

    Après cette rencontre préliminaire finale (!) au jour de la fatia, il ne manque que le marabout et le griot. Ah ben, maudit kâlaille de babarnouche de torrieu de nom de nom. Un sacré hasard, il en arrive justement dans le quartier. On en profite pour demander au marabout de consacrer l'union (généralement en plein air). Pendant ce temps, le griot défile et chante l'éloge des tourtereaux en quêtant parmi l'assistance. Cette étape ressemble beaucoup au vrai football quand c'est le quart arrière lui-même qui fait les touchers : il y a une période d'euphorie chez les partisans.

    Et c'est la fête longtemps. Mais, dès le premier soir, le futur et la promise, qui ont été amenés à la cérémonie par leur famille respective, font comme un genre de botté se sûreté. Peut-on les blâmer de vouloir se rassurer sur l'issue des rondes. Jusqu'à ce jour, sur le plan officiel, personne ne leur a demandé leur opinion sur la chose. Ils veulent se conforter : être sûr qu'ils ont bien gagné le match sans coup fourré.

    Toute la démarche ressemble beaucoup à un calendrier de football. Si ça n'était pas de l'absence de gazon dans le désert, je dirais que le football est un sport africain et musulman de surcroît.

    Mais, pour en revenir aux genres, le mâle a payé pas mal cher et à l'avance. Quand le stade se vide enfin, dans les jours suivant la partie de championnat, il cherche à voir si la transaction valait vraiment les cinq chameaux avancés. Alors, il prête à sa douce (p-r-ê-t-e) une case. Plus tard, il lui permettra aussi de se garder un peu de mil sur celui qu'elle aura planté, récolté et moulu elle-même. Puis, il lui accrochera bientôt un ou cinq petits à la mamelle qui stationneront rapidement sur le fessier de la dame pendant ses besognes. Par la suite, monsieur attendra probablement de voir comment son épouse préparera ses repas et changera le monde.

    Et la jeune fille elle, n'aura pas mis la main sur les chameaux mais elle torchera. Le monde qui changera, finalement, ça sera le sien. Elle travaillera vaillamment à la vitesse grand V et s'usera au même rythme. Si la chance lui sourit, une deuxième épouse viendra s'ajouter à la famille manches longues et allégera son fardeau dans les années à venir.

    Son homme a pu lui fournir une case comme abri parce que probablement que la maison et la terre, il les a eues de son père, qui les avait aussi eues de son père qui… Ça se passe entre mâles quoi!

     

    Ah oui j'oubliais, probablement encore que, quand ils se mamourent, ils s'aiment pour vrai de vrai. C'est toujours ça de pris.

     

    On change ça comment une boule bien cimentée comme celle-là? A mon avis ça va prendre encore beaucoup de projets de genres. Autant que deux mille quatre cent quatre-vingt-neuf autres je crois. Ou peut-être, trois mille six cent vingt-quatre, je ne sais plus trop.

    Bon, voyons maintenant, on peut en initier cinq ou six par année de ces projets de genres alors, le vrai changement dans le domaine des genres, ça devrait aller en l'an… Mmm… si tu as une calculatrice je te laisse compter l'embryon d'espoir.


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  • Commentaires

    1
    MarioB Profil de MarioB
    Dimanche 1er Janvier 2012 à 20:41

    Encore très bien, et avec les mots qui dessinent des sourires. J'apprécie la comparaison avec le football.

    2
    Dididit Profil de Dididit
    Dimanche 1er Janvier 2012 à 21:10

    Merci, il y a aussi un complément que je mettrai sur le blog bientôt. lol. Bonne année à toi.

    3
    malinamie Profil de malinamie
    Dimanche 8 Janvier 2012 à 01:05

    Ouin..je ne suis pas très football....mais dit....la madame là.....dans le fond...elle en a pas vraiment besoin....(...) du Monsieur ....vu que c'est à elle qu'le père pourrait les donner les chameaux...pis la case elle pourrait s'en payer une toute seule...avec. Et de toute façon c'est elle qui fait tout par la suite ....alors aussi bien le faire pour elle-même et pas s'embourber ....hum....Ok...je le sais je pense comme une occidentale...hein...


    Dis moi ....je sais que les nigériens peuvent "renoncer" à avoir plusieurs femmes: la madame là elle peux tu dire à son "futur" : c'est un mariage monogamme sinon je te marie pas...je prends les chameaux pour moi et je m'en vais me bâtir tout'seule...comme une grande.......hahahah


    deux: les madames qui se marient pas y font quoi ....?


    bizzzzzzzz


    IsaMalina x

    4
    Dididit Profil de Dididit
    Dimanche 8 Janvier 2012 à 01:37

    Ouais... Je ne m'attendais pas à ta visite IM, plein de questions dans ton commentaire. Ben non, le verbe être et le verbe avoir sont des verbes entièrement masculins. Alors pas de cases, de chameaux etc pour la dame. Le verbe travailler par contre est assez volontiers féminin. C'est comme ça! Tu sais que quand ces mâles se marient, il disent qu'ils "FONT" une femme hein. Vrai de vrai. Chacun doit jouer son rôle pour que l'avantage ne le boude pas trop. Les choses évoluent au rythme qui leur convient, pas selon l'urgence de standards importés. Bonne soirée à toi.Merci de ta visite.

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