• Ma Supère

    Elle était bien réelle et pourtant le personnage est (et de loin) trop grand pour se laisser cerner par quelques pages de récit

    À moins d'annotation contraire, toutes les images et tous les textes de ce blog sont protégés et ne peuvent être utilisés, en tout ou en partie, sans permission expresse de l'auteur.

     

    MA SUPÈRE

     

     

    Je l'appelle ma supère mais c'est un diminutif. J'en fais souvent de ça, des raccourcis de mots. Son nom au long c'est ma supère matante ou Jeanne Marcotte ou tante Jeanne ou Jeanne Brazeau ou madame Brazeau ou Jeanne Raymond… Ces noms là sont ceux qui servaient à tout le monde pour l'interpeller. On s'y perd vite et moi je trouve que ça ne lui allait pas très bien, à part le flou que ça amenait. Oui, le flou lui allait à merveille à ma supère. Un petit flou coquin, émaillé de petits oublis importants ou pas. De fous rires en quantité industrielle.

    Bon, elle était beaucoup unique, alors je voulais un qualificatif aussi énormément unique pour la nommer. Je voulais qu'elle se reconnaisse quand je lui parle. Elle est morte, mais ce n'est pas vraiment grave pour le genre de parlage qu'on fait tous les deux. C'était aussi une femme, même si pour les matantes, on a tendance à oublier parfois que ce sont aussi des femmes à leurs heures. Sa féminité était son seul côté compliqué je pense bien. J'ai le doute un peu sur ce sujet parce que je ne l'ai jamais perçue sous cet angle même si ses photos d'adolescente lui allaient à ravir.

    En fin de compte, j'ai décidé qu'elle valait bien une petite entorse à la rectitude de la langue française. En court, j'ai décidé de l'appeler ma supère matante, avec un « e » à la fin du premier mot. Quand on est juste tous les deux, je raccourcis ce court-dit jusqu'à l'appeler supère ou ma supère. Ça lui convient comme une capote à un militaire de la Grande guerre.

    Vous avez remarqué l'article possessif? Je me la voulais un peu en appropriation exclusive. Dans son rôle de tante, j'ai intégré le possessif qui donne : matante Jeanne. Vous avez sûrement remarqué la nuance… pas ma, espace, tante. Non! Pas tantine, tata, titi ou autres sobriquets affectueux, non. Ma et tante, en un seul mot insécable. Un bloc unique et vrai, comme elle. Donc je vais vous dire des choses à propos de ma supère matante Jeanne, Dieu ait son âme et sa progéniture le reste.

    Pfft, déjà ça loufoque et je n'ai pas commencé.

    Je suis sûr qu'Il l'a, son âme et même qu'Il doit la garder pas trop loin de son Trône, pour les jours où le monde entier est trop sérieux, trop en guerre, trop en régime de retraite et en avantages sociaux. Parce que ma supère avec son profil particulier, elle fait plutôt dans le genre… rayon du divertissement chez Dupuis & Frères.

    Attendez que je vous introduise l'affaire. Premièrement elle est issue d'une famille qui n'avait pas la télé dans la maison… ni dehors, évidemment. Je sais, la télévision n'était pas inventée au temps de son enfance, ni l'électricité alors... Mais je veux dire… Ben je veux… démontrer un point quoi… pour vous expliquer pourquoi ses parents passaient de longues soirées à s'apprécier et à jouer à chercher-la-bébête dans le noir. Ils n'étaient pas du genre à socialiser à outrance ou à passer leurs longues soirées d'hiver à faire des casse-tête. Pour le social, quand les maisons sont plantées à un kilomètre de distance chacune dans le rang et que les moyens de communication rapides ne sont pas encore inventés et ben, on repassera. Le social c'était pour le dimanche et les jours de fêtes. Les grandes soirées se passaient à la maison et tôt sous les couvertures pour la plupart des gens. Tant et si bien que la cigogne, les choux et les sauvages ont laissé à ma supère, au fil de ses années d'enfance, vingt frères et sœurs dans la famille. Faut le faire, non?

    En plus, c'était une époque vraiment différente de ce qu'on connaît de nos jours. L'autorité et son respect logeaient en permanence dans les foyers. Dans ce cas-ci, probablement derrière l'image du Saint Pape, tout près du poêle à bois et à deux ponts. Oui, ils avaient un poêle parce que les hivers datent d'avant cette époque. Mais il était au bois… le poêle. Tout était au bois dans ce temps-là, pour l'unique raison que le bois était à qui veut, prend. Simple comme ça. Beaucoup de choses étaient simples au temps de la jeunesse de ma supère parce que le compliqué, c'était les riches qui l'avaient. Dans sa famille à elle, ils étaient pauvres. Pour être précis par rapport aux riches; eux, ils avaient l'anglais, le compliqué et le monopole du sérieux. Ça leur servait pour les rendements sur l'actif et les potentiels d'investissement. Malgré leur pauvreté, ma supère parlait toujours de son enfance comme étant le bon vieux temps. Elle a toujours exigé peu de la vie.

    Le seul actif que ma supère a connu autour de ses années de jeunesse, c'est l'activité de la tribu d'enfants que formait la famille: autour d'la table le matin, c'était pas mal actif. Autour de la maison, au retour de l'école, tous les jeunes s'activaient à jouer dans la neige l'hiver ou à patauger au ruisseau l'été. Marmaille active aussi autour des vaches pour le train, le matin et j'en passe. L'idée des rendements aussi, était simplifiée du point de vue des pauvres. Le pére carculait que fardoche-la-grise avait donné un bon rendement, si elle lui permettait de récolter une pinte de crème supplémentaire à l'occasion. Et ça, ça n'arrivait pas souvent. Alors c'est vous dire pour le sérieux… Pour la richesse, la perception était particulière, c'était encore plus simple. Elle devait se contenter d'être de cœur. L'argent c'est sale, tout le monde savait ça chez ma supère.

    Tout ces autrements faisaient de l'époque un temps très différent de ce que nous connaissons aujourd'hui, je l'ai déjà dit. Par exemple, il y avait des attributions qui se faisaient d'office sur tous les rejetons qui arrivaient dans le nucleus… je sais, ça fait un peu savant ce mot mais je trouve ça beau. Ça veut dire: pour ceux qui arrivaient dans la famille, peu importe le forfait qu'ils avaient choisi. Forfait aérien, pour les adeptes de la cigogne; forfait terre à terre pour ceux qui arrivaient sous une feuille de chou et forfait inspiration théâtrale pour ceux qui avaient été oubliés sur le perron par le sauvage. Et moi je vous le dis, le sauvage n'était pas nécessairement indien, quoi qu'en pensait la croyance populaire d'alors.

    Il n'y a rien comme les exemples.

    La vie du temps était faite de dévouement. Le premier bébé, devait être un gars pour qu'il supporte vite le pére dans les travaux de la terre et les soins aux bêtes. Le deuxième, tout le monde souhaitait que ça soit une fille pour aider la mére à torcher, cuisiner, laver etc. Les parents, eux, avaient une idée du plan de match général. Ils savaient que la production de l'usine à bébés n'arrêterait pas, alors on cherchait à se monter une équipe solide. En ribambelle par la suite, des attentes précises étaient arrêtées sur chacun des rejetons à venir. En plus, des dons bonifiaient certaines positions d'arrivée. L'enfant occupant la septième position pourrait normalement arrêter le sang quand il serait grand, si ma mémoire est bonne. L'enfant du milieu, dont le rang exact était connu seulement quand la fabrique fermait, avait un potentiel de qualités et de dons exceptionnel. Un peu comme une salade de fruits d'attributs particuliers en prime. Moi je le sais et je vous en parle uniquement parce que ma supère m'en a parlé elle-même, un soir que je la visitais et que j'étais en âge d'être intrigué un tant soit peu par ce qui me paraissait alors être un soliloque de vieille bonne femme. Finalement, ma supère récolta le dixième rang dans le lot. D'habitude, le numéro dix n'était pas très choyé, un numéro bête.

    Comme la richesse en dollars était ailleurs, il fallait bien étoffer la progéniture pour agrémenter l'ordinaire de la maison. Ça se faisait par les croyances.

    En plus des attentes parentales et des attributions automatiques de dons selon le rang occupé, une croyance populaire voulait que des fées s'activent fort autour des nouveaux bébés. Moi j'en ai jamais vu parce que de nos jours, on n'en voit presque plus de ces affaires là. Je me les imagine comme des schtroumpfs à totons, pas bleues du tout, avec un cornet de crème glacée vide renversé sur la tête en guise chapeau. Et pas trop visibles, juste assez pour qu'un moins franc dans un lot, jure en vous regardant dans les yeux, en avoir réellement vu. Les fées apportaient les qualités ou les défauts dépendant de la spécialité qu'elles géraient. Vous avez déjà entendu parler de la fée Carabosse et de ses citrouilles mais soyons positifs et ne parlons que des bonnes fées. Elles pouvaient apporter la sagesse, la grandeur d'âme, la beauté, l'intelligence etc. Ma supère avait été touchée par la fée de la bonté et du grand cœur. Pas vraiment plus que ça. On aurait le droit d'être déçu quand, en plus, on occupe la position dix du groupe, qui ne permet pas d'anticiper quelque boni particulier que ce soit.

    Ben, malchanceuse pi pas, ma supère!

    Par un amalgame compliqué de réactions à la chaîne, son grand cœur attitré et sa candeur lui ont composé un sourire quasi divin, doublé d'une bonhommie sans pareille. On pourrait dire aussi, que ça la rendait misérablement crédule, mais qui s'en soucie? Et puis est-ce un défaut?

    Comme ses frères et sœurs, elle avait donc reçu son lot à la naissance. Une seule exception dans la famille. Le deuxième enfant s'était vu attribuer un peu de la sagesse dévolue normalement au plus vieux. Personne ne lui reprocha cet accroc à l'équilibre dans la distribution des dons. Ça s'est avéré par la suite une bonne chose. L'aîné mourrait plus jeune que normalement permis, le suivant a pu prendre la relève sans heurts. Pour les autres : Madeleine recevrait plus tard un don lui laissant une propension toute naturelle pour le travail bien fait et le dévouement. Les dons de la débrouillardise et de la musique iraient à Marguerite. Germaine, la plus vieille des filles, avait déjà reçu les dons d'usage permettant de combler les attentes parentales dans son cas. Ainsi de suite pour chacun et chacune. Faute d'égaler la nature prolifique des parents, la plupart des enfants avaient été visités par la fée de la longévité. Elle leur a presque tous offert comme un programme double par rapport à la durée de leur existence.

    Ils auraient une longue vie. Oui, simple et longue.

    Par dessus toutes ces greffes et entes pratiquées par les bonnes fées, on plaquait pour tous à l'époque, tel un ciment ou un vernis, une foi inébranlable. D'abord la foi en Dieu, qui lui, ne ratait pas une occasion de jouer à cache-cache. On dirait qu'il n'a jamais été plus partout que pendant cette période. Quand on le pensait déjoué, il apparaissait bardé de remords pour les fois vacillantes. Ma supère avait également foi en la vie. Vertu qui se transforma finalement, sans qu'on ne sache trop comment, en une foi en ses propres moyens.

    Bon, c'est bien beau tout ça mais… qu'est-ce qui la rend supère la dame? On comprend que la vie était toute simple à ses yeux, qu'elle ne brillait pas par sa vivacité d'esprit : elle n'était pas spécialement géniale. Sans vouloir médire de contre sa personne, elle ne possédait qu'une instruction sommaire. Tout ce qu'il y a de plus sommaire.

    Mais, un détail…

    Avez-vous remarqué qu'avec vingt et un enfants, le super don normalement réservé à l'enfant du milieu n'a pu être attribué dans cette famille? Ben moi j'ai la certitude que les bonnes fées avaient prévu le coup. Elles ont probablement saupoudré en partage sur ma supère et sur sa sœur Thérèse, onzième de rang, un peu du don d'exception réservé au numéro milieu.

    C'est un peu pour ça je crois, que j'en ai fait ma supère matante Jeanne. Mais, avoir ne serait-ce qu'une partie du germe du don de l'enfant du milieu d'une famille, ce n'est pas suffisant en soi. Ici, c'est l'attitude qui est en cause; c'est ça qui change tout. Et côté attitude, ma supère ne craint aucune compétition.

    Difficile à expliquer en deux mots. Je l'ai côtoyée pendant tellement d'années que je peux me la remémorer sous différentes versions. En jeune veuve ou vieille nouvelle mariée. Dans sa version jeune mariée, je n'étais pas encore né. Pour la configuration vieille veuve ou vieille dame, j'ai le choix de l'image. Mais le cœur lui, ne change jamais, peu importe l'enveloppe à qui je parle. Un cœur-enfant espiègle et bonhomme, un cœur amour-pardon, un cœur jeunesse-éternelle, un cœur amour-galaxie. On verrait tout ça au fond de ses yeux si elle les avait encore.

    Bienvenue à son nucleus à elle.

    Toujours est-il que j'ai eu le privilège de vivre tout près de ma supère pendant plusieurs de mes années d'adolescence. Toutes mes années dites ingrates lui ont été exposées. Cette période de vie où on cherche à s'apprivoiser et à agresser l'univers entier uniquement pour ne pas se regarder… sans trop savoir.

    Non mais, quelle chance!

    À son contact, j'ai profité d'une équivalence de cours universitaire de philo 101 qui serait enseigné par un clown. Pas menaçante pour deux sous la supère. L'aurait-elle seulement voulu, c'eut été un désastre. Ses bonnes fées ne l'avaient pas outillée en ce sens pour son passage ici bas. Amour inconditionnel et allures de compréhension totale permanentes. Même si je devine aujourd'hui qu'elle ne faisait souvent qu'écouter et encourager mes monologues, ça n'enlève rien à l'effet du baume que sa seule présence sincère avait sur moi, et sur son entourage en général.

    Elle m'a appris tant et tant sans jamais ergoter. À son contact, j'ai connu Ti-Poche qui gardait la cour des Shop Angus. J'ai côtoyé Banane, le retraité esseulé du coin qui passait ses débuts de nuit dans la guérite avec Ti-Poche. L'été, Banane commençait sa soirée en se berçant dehors, avec m'sieur Ba'ge'ron, le voisin noble. Outre la proximité de ces dinosaures de son voisinage, caricatures d'une race maintenant éteinte, je me suis surtout enrichi de plusieurs pans de son enfance. Dans mes oreilles d'adolescent buté, c'était comme si elle sortait tout droit du château de Disney la mémé. Elle avait eu sa fée pour les dons… elle serait la mienne pour m'apprendre mes racines et charpenter heureux, une bonne partie du parcours de vie qui m'était assigné.

    Là, je vous parle de ma supère en configuration madame Brazeau : enveloppe de jeune veuve remariée. Follement éprise en jeunesse de son beau Lionel, il a habité son cœur toute sa vie. Leur mariage à la cathédrale a été un grand moment de sa vie. Le décès prématuré de Lionel lui, une immense tristesse. Par la suite, pour sa vie durant, ma supère lui a réservé une petite place de cœur permanente. De cœur elle était, vous ai-je dit.

    Après des années de veuvage, elle a rencontré Alcide Brazeau, lointain petit cousin. Il était également veuf et avait manifestement besoin d'un cœur pour l'entourer. Analphabète, franc et limpide d'âme, il offrait volontiers une sécurité à partager.

    Cette union-là était d'une justesse inouïe. Vraiment comme papa dans maman, suis-je tenté de murmurer.

    Également parties trop rapidement, les années que ma supère a filées avec Alcide. Elles ont été riches en poussière de bonheur. Maison en partage, nid douillet ouvert à tous. Générosité apprise, transmise et décuplée. Des rencontres de famille à plus de quarante convives, des tablées multiples lors de réveillons qui s'étendaient sur des nuits complètes. Jusqu'à quatre ou cinq tablées de joueurs de cartes en simultanée côtoyant des jeux de tire-la-jambette dans une ambiance de chansons à répondre inédites.

    Brrr… des chansons à répondre et des jeux d'ancêtres. Mes relents d'adolescence me rappellent mes jugements courts sur la question.

    Aujourd'hui j'aime la musique sous toutes ses formes. J'écoute des succès populaires des années cinquante, tous produits dans le même format : pas plus de trois minutes pour se réserver des fenêtres à la radio. La plupart relatent une histoire d'amour malheureuse entre un jeune dans la vingtaine et une fillette de seize ans. Toutes sont assorties de vocalises criardes. Je partage mon enthousiasme parfois avec des plus jeunes qui me regardent poliment sans trop commenter… Je sais bien que cette mode est fanée depuis longtemps mais ça me fait lever des vapeurs de souvenirs dans mon cœur à moi. Ça devait être comme ça pour ma supère, les jeux de tire-la-jambette. Peut-être je comprends un peu mieux maintenant.

    Or, donc et pour cause, un jour que ma supère était vieillie et après qu'elle ait finalement consenti à se flétrir l'image, je lui ai exprimé ma gratitude de présence. Parce que, ne vous y trompez pas, ma supère avait le ici et maintenant très développé. Moi, sa grande oreille en écoute me faisait gonfler l'ego.

    Tellement!

    Avec elle, mes petites choses, même les vilaines, devenaient belles.

    Pour lui dire comment importante elle était pour moi, j'avais choisi la poésie. À cœur vaillant rien d'impossible, dit-on. Avec ma supère, la poésie c'était le genre de libertés possibles. Si l'expression de mon émotion devait en bout de piste s'avérer ridicule, on en rirait un bon coup, assis à sa table de cuisine, en regardant son cimetière. Moi devant mon pepsi et elle avec son thé ou son verre de 999 à portée de main. Je me commis donc sans réserve mais je ne me sentais pas capable de le lui lire. Trop trognon peut-être. Je lui remis donc les quelques feuilles bien pliées. Elle les a parcourues. Oh surprise, elle a d'abord souri quand elle a deviné l'allure de la chose. Ensuite, elle a lu rapidement, puis elle a souri une deuxième fois. La lassitude des vieux avait commencé à l'habiter à cette époque. Elle me donna l'impression d'avoir saisi l'émotion mais pas les nuances de mots que j'y avais mis. Elle ne pouffa pas de rire. Elle me prodigua le sourire de bonté qu'elle me dispensait habituellement. Ému, j'ai respecté son choix de réserve inhabituel et j'ai commencé à la questionner sur son cimetière qui ornait le mur, juste devant nous. On n'a bu ni pepsi ni 999. Ça devait être dans la période où elle restreignait ses habitudes de petit verre de vin chaud en soirée. Elle avait découvert que parfois, le vin mord le foie. Elle n'aimait pas l'allure de cette nouvelle vérité qu'elle tenait d'un voisin bien intentionné.

    Le cimetière de ma supère, c'était son originalité la plus comique. À la fin de sa vie, elle avait dépassé la neuvaine des dizaines en âge alors c'est vous dire qu'elle en a vu mourir du monde. À une certaine époque ça y allait pas mal fort pour l'arme à gauche. Tellement qu'elle avait développé une habileté particulière à visiter les salons mortuaires. J'y allais moi aussi mais uniquement si elle y était. On entrait, on regardait le mort qui m'était souvent inconnu mais qu'elle avait connu tout jeune. Elle jasait un peu avec d'autres vieux puis on se retrouvait toujours dans la salle de pause, loin de la bière. Invariablement les propos sur le bon vieux temps prenaient place entre elle et des connaissances retrouvées. La plupart du temps le party prenait grave, comme on dit dans le populaire maintenant. Je revenais toujours enchanté et souriant de mes visites aux salons mortuaires avec elle. Les enterrements proprement dits, ça n'était pas vraiment son rayon, sauf haute proximité familiale bien sûr.

    Toutes ces visites aux morts ça entraînait des reliquats embêtants : les signets et photos souvenirs. Elle en avait des masses et des tas dans une boîte en carton. Elle ne les regardait que très occasionnellement. Un jour elle a décidé qu'elle voulait raviver la mémoire de tous ces disparus en épinglant au mur leur image mortuaire. Il y en eut bientôt partout: dans la cuisine, dépassant de la plaque des interrupteurs où elle les avait pincés; sur sa radio; dans le salon, prisonniers dans les coins de ses tableaux ou insérées juste un peu sous les cadrages de portes etc. Il y en avait trop quoi. Après un certain temps, elle se décida donc à les épingler tous sur un même grand cadre qu'elle accrocha au mur de sa cuisine, près d'une peinture de la ferme paternelle. L'idée était bonne mais la place encore insuffisante. Elle dut donc faire la rotation des affichages. Elle gérait ses morts. Les plus vieux, ou les moins gentils, après un affichage de quelques mois, devaient faire place aux nouveaux arrivants à mesure des occurrences de décès. C'était son cimetière, disait-elle en souriant.

    Le plus intéressant de l'affaire, c'est qu'elle les commentait volontiers. Il suffisait de peu, pour qui voulait un divertissement original. Une tasse de thé, ou de vin-qui-ne-mord-pas-le-foie et un pepsi pour l'invité. Ses heures se teintaient d'ennui vers la fin de sa vie mais elle gérait la chose. À mesure qu'elle vieillissait, elle apprenait à dérider elle-même, les traces que les aléas de la vie avaient oubliées sur son visage. Elle avait côtoyé tous ces illustres inconnus, elle en savait les qualités et les travers. Elle avait sur chacun, une montagne d'anecdotes à raconter. Jamais personnes décédées n'ont tant amusé la galerie. Par sa nature, ma supère s'attardait aux anecdotes rigolotes et aux travers. Du pur bonheur. Aucune méchanceté dans le propos toutefois. Je l'ai déjà dit, sa fée ne l'en avait pas pourvu.

    Mon poème là… ça devait être de moi à elle. Une communion intime finalement! Collage de clins d'œil qu'elle pourrait saisir et nuancer. Juste pour elle. Comme un rasoir Bic, utilisation unique. On lit, on intègre et on peut jeter. Une manière originale de dire des mots d'amour. Vraiment une intimité velours de compère à commère.

    Mais ma supère était populaire, vous vous en doutez. Mon petit témoignage a fini par atterrir, je ne sais trop comment, entre les mains de quelqu'un de son entourage.

    Aussi ai-je été grandement surpris d'être contacté peu après sa mort. On avait organisé une cérémonie funèbre après la crémation. Ça se tiendrait à la cathédrale, rien de moins : la même cathédrale qui avait été témoin de son union à Lionel. J'étais content, elle l'avait bien mérité. Animée d'une énorme et pudique foi en Dieu, elle l'avait fait rayonner au travers de ses humbles gestes toute sa vie durant. Même la cathédrale de Mont-Laurier ne me paraissait pas assez grande pour témoigner de l'envergure de cette petite vieille qu'était devenue ma supère lors de son décès.

    Quand on me demanda de lire son hommage funèbre en chaire, sous la forme du poème que je lui avais dédié, j'ai d'abord cru qu'il s'agissait d'une erreur. Ces facilités ne sont pas vraiment mon lot, même si j'en ai réussi et raté ma part dans ma vie. Alors j'ai refusé.

    Fine mouche, mon interlocutrice m'a laissé un délai de vingt-quatre heures avant de considérer ma réponse. Elle venait de me renvoyer à mes remords et surtout, elle venait de permettre à ma supère, maintenant en cendres, de venir hanter ma nuit et me narguer.

    J'ai donc du me commettre et me résoudre à partager en public un témoignage que je voulais tout ce qu'il y a de plus intime. Les écrits restent et les paroles s'envolent disait Napoléon… ou était-ce ma voisine? Toujours est-il que je fis donc le choix qui s'imposait et me résous à plonger.

    Mais… dans le fond… c'était parce qu'elle le valait tellement.

    Dans les minutes précédant ma lecture, je regardais l'intérieur de la cathédrale. Maintenant elle me paraissait trop grande, beaucoup trop grande. J'aurais préféré une petite église de campagne, que dis-je, le sous-sol d'une petite église de campagne.

    On m'appellerait bientôt. L'urne avait été déposée à l'avant, au milieu de l'allée centrale. Je devais la contourner pour me rendre au prêche. J'avais acquiescé à la demande mais j'avais aussi préparé mon coup. Au moins aussi bien que ma supère le faisait quand elle se créait des occasions pour étriver son entourage, comme elle disait. J'avais premièrement étudié soigneusement le début de chaque phrase pour être sûr que ça ne représentait pas de problème en version lecture. J'avais ensuite appris par cœur une petite partie du début et de la fin du poème, ce qui pourrait servir en cas de pépin majeur. Je devais gérer ma nervosité bien sûr, mais c'était faisable. Mon plus grand défi était de contrôler mes émotions. Sa mort m'avait vraiment chamboulé.

    Pour ma prestation, je l'avais mise à profit et je l'avais emberlificotée raide. Je me l'imaginais perchée sur le haut d'un nuage regardant la scène. Elle y était. J'ai décidé de la rejoindre un peu pour un dernier conciliabule avant ma lecture. Son sourire…

    Comme pour faire un concentré de ce qu'elle avait réussi à partager avec moi durant toutes ces années, elle me dit d'un seul souffle, toute l'importance que j'avais pour elle et mes proches. Mais elle me rappela aussi la relativité de toutes mes prétentions. Regarde-toi me dit-elle. D'en haut, je me voyais assis dans la cathédrale. Tellement petit. Ma supère me dit que si je n'étais pas assez petit à mon goût je pouvais aller m'asseoir plus haut…m'observer de mars, de vénus. Elle me fit comprendre que je ne serais jamais assez performant ou contre-performant pour changer un iota à l'ordre absolu de l'univers. Je n'avais qu'à jouer mon rôle: simplement le mien. C'était faisable, elle l'avait fait pendant près d'un siècle.

    Son icône pâlit et je redescendis juste à temps pour m'entendre appeler. Je déambulai l'allée centrale, ralentit le pas à la hauteur de l'urne, le temps d'une dernière invective amicale pour la cendrée. Celle qui m'occasionnait ce tsunami intérieur.

    Du haut de la chaire, l'intérieur de la cathédrale s'était encore agrandi. Je fis une pause de quelques secondes avant de commencer, le temps de remarquer que ma supère était revenue au bord de son nuage. Maintenant elle était assise confortablement. Comme avant quand elle attendait que je lui raconte mes choses. Encore une fois, elle attendait que je parle.

    Ce que je n'avais pas été capable de faire en privé quelques mois plus tôt, je le fis en public mais avec la pensée vers son nuage, d'où je sentais ses yeux d'amour posés sur moi.

     

     

     

    JEUNE JEANNE

     

     

    Sous mes rides
    Il y a les traits austères de pâpâ
    Ma jeunesse aride
    Et mes infâmeries pourquoi pas
     
    Mes rides
     
    C'est le souvenir de ma première communion
    Mes premiers gages mes souliers roses mignons
    C'est un peu de mes dimanches après-midi
    D'hiver sur le coteau à jouer en ski
    C'est aussi l'émoi de mes cavaliers
    Leur empressement leur assiduité
     
    Mes rides
     
    C'est l'ombre de Lionel
    Pour qui j'me faisais belle
    Sa tendresse en sanglots
    L'empreinte de son amour dans ma peau
     
    Sous mes rides
    Je cache mes craintes d'hier
    Mes espérances de mère
    Mes grandes soirées d'automne vides
     
    La ride qui raye en son centre mon front
    C'est pour mes bessons
    Dépossédés de leur vie
    Avant d'en avoir joui
     
    Sous mes rides
    Il y a Dieu
    Pas le Nouveau Messie
    Non celui des églises vides
    Le Dieu d'encens et d'eau bénite le vieux
    Celui qu'on oublie
     
    Sous mes rides d'ardoise
    Je cache mes angoisses
    De vieille femme terrifiée
    Ma crainte à la mort que j'apprivoise
    Mes nombreuses rencontres avec la fatalité
    Source de ma fatigue de mon dos 'oûté
     
    Je cache aussi sous mes traits le silence de plomb
    Qui plane implacable sur ma tour de béton
    J'y camoufle mon doux souvenir d'Alcide
    Empreint de sa générosité placide
     
    Mes rides c'est l'espoir
    Qu'on me rendra un jour
    Un peu de mes amours
    Quand à l'envers du Noir
     
    Je me baignerai enfin à la Lumière
     
    (Merci pour tout ma toute jeune Jeanne)

     

     

     

    Et elle avait raison, je ne tirai pas d'orgueil de ma bonne prestation cette journée-là. Je la lui devais. Je sentais que j'avais été l'instrument d'un juste retour du balancier. Je n'aurais pas non plus, été accablé outre mesure si j'avais fait long feu. J'avais joué mon rôle à ma mesure: j'avais été un important-insignifiant, selon le point d'observation choisi.

     

    Mais ça me causait tout de même un petit problème d'intimité tout ce fla-fla. Je retournai donc rapidement à ma plume pour lui gratter une autre micro émotion qui elle, est demeurée confidentielle entre nous, forcément. Je la lui lis parfois, de l'intérieur quand elle me visite du bord de son nuage, ça la fait sourire. Elle vient souvent vérifier le pointage du match de ma vie, après tout on joue dans le même club, je suis de la famille.

     

    Je partage avec vous la dernière intimité que j'ai avec ma supère mais je sais à l'avance que vous saurez adéquatement mesurer les indiscrétions auxquelles vous succomberez.

     

     

     

    LE PARTY

     

     

    Aujourd'hui c'est la fête
    Jeanne retrouve Lionel
    Les anges battent des ailes
    Et hochent fort la tête
     
    Sortez les étoiles des armoires
    Et allumez la lune à soir
    Il va y avoir un raz de marée
    De bonheur sur l'univers entier

    Tags Tags : ,
  • Commentaires

    1
    farniente
    Lundi 26 Mars 2012 à 05:06

    Ce soir j'ai le goût de te demander de me prêter un peu ta supère...je te la rendrai, promis, promis.

    2
    Dididit Profil de Dididit
    Lundi 26 Mars 2012 à 05:42

    Hi, hi... ya rien à rendre. Elle aimait la vie, les gens. Comme l'amour se multiplie en le divisant, ya vraiment rien à rendre. Tant mieux si tu aimes.

    3
    malinamie Profil de malinamie
    Lundi 26 Mars 2012 à 18:14

    trop émue pour réagir maintenant et ici ...je ferai suivre


     


    merci d'avoir écrit

    4
    Dididit Profil de Dididit
    Lundi 26 Mars 2012 à 19:36

    Je connais cette émotion, tu m'en sers parfois dans tes écrits. Merci d'avoir lu.

    5
    Samedi 7 Avril 2012 à 15:23

    Ah là, je viens de vivre quelque chose de rare, quelque chose de... Tu vois, je manque de mots...


    En tout cas, j'ai ri pis j'ai braillé, j'ai encore plus ri et encore plusssse braillé.


    C'est un grand texte, ça, Daniel, un très grand texte. Je braille pas souvent et jamais pour rien.


    Ta supère, elle est supère encore plus parce que tu la fais vivre tellement fort. T'es super toi-même, c'était elle, ta bonne fée et elle t'a pas manqué, elle t'a fessé d'aplomb, à grands coups de plume. Elle t'a fourni l'encrier de toutes les couleurs.


    J'arrête ici mais j'en pense pas moins.  


    Ùn très grand texte...

    6
    Dididit Profil de Dididit
    Samedi 7 Avril 2012 à 17:51

    Mmm, ouais. Bel éloge soyeux. Pi de Zoreilles en plus. WOW! Je sais pas trop là. Je suis évidemment content pour les émotions; toute la palette hein! C'est parce que tu as compris. Je suis content également de la confirmation comme quoi j'ai  bien rendu la boule-à-supère que j'avais en dedans. Heureux et surpris enfin de voir que je ne suis pas seul à être ému quand je le lis (oui, même si je l'ai écrit, lol. Parfois je perd l'écran derrière l'humidité des yeux). Mais moi je pense que c'est parce que je suis braillard. Tu sembles impressionnée, ça me flatte.


    PS: Fouille et trouve "Page Un", je réalise (en retard) que ça se passe dans ta cour. Pas mal sûr.

    7
    AniMado
    Samedi 8 Décembre 2012 à 22:53

    quelle belle sagesse et quel grand respect dans tous ces mots. On devrait avoir tous et toutes une SUPÈRE comme modèle pour dire MERCI À LA VIE!  Bravo

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :