• Marie Uguay

    Ben voyons donc, il y a juste au Père Noël qu’on peut envoyer des lettres même s’il n’existe pas…

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     Marie Uguay
    Documentaire de Jean-Claude Labrecque, ONF, 1982

     

    (Lettre)

    Chère Marie Uguay,
    Marie Uguay,
    Marie…

     

    J'ai repris trois fois la vedette de cette lettre… (oui, le début). Tu devais connaître ce terme, toi qui avais la passion d'écrire. Pas vraiment trois fois : deux fois et demie. Exactement le nombre des visionnements que j'ai fait de ton documentaire. Je devine que c'est le dernier que tu as réalisé.

    Mais le début de ma lettre, ça n'est important que pour moi. Toi, tu ne recevras jamais ma lettre alors j'aurais pu mettre, pas de vedette du tout et personne n'y aurait rien vu. J'avoue, je suis du genre à envoyer des lettres qui, je le sais à l'avance, n'arriveront jamais à destination. Ça donne une dimension large au geste. Comme un message aux flots dans une bouteille. Ça n'arrive presque jamais à destination mais quand ça arrive… ça fesse ben plus fort.

    Même si je voulais la timbrer et poster, ça ne serait pas possible. Le cancer t'a emportée il y a plus de trente ans.

    Alors, pourquoi écrire? Je ne sais pas trop, probablement pour libérer les mots.

    Labrecque t'a vraiment gâtée. Ton récit est bien rendu, intense. Ta voix est habillée d'une inflexion particulière. Plombée et légère. Tes yeux, tes gestes, crient en silence.

    En écrivant j'écoute l'écho du dernier visionnement… par l'intérieur.

    J'ai probablement décidé de t'écrire ma lettre pour t'exprimer que tes paroles, qui t'auront de longtemps survécues, ont recouvert de leur chaleur vibrante, une fin d'après-midi qui se fout de tout. Des heures autrement engluées de non-lumière. Des instants qui auraient été coulés dans un gris stérile.

    La pâleur de ton visage était prenante. Tes membres décharnés cherchaient à sculpter l'air autour de toi… et y arrivaient, en appui aux hurlements de l'acier soyeux de tes yeux.

    • « Petite, je sentais un monde en moi… »

    Oui, un monde en moi… angoisse et joie, le positif et le négatif : un aimant.

    • « … Les mots se sont mis à vivre, en lisant… L'aventure, c'est la texture même des mots. »

    Une aventure découverte dans les mots de Proust et Jean-Jacques Rousseau. Tu parles de l'angoisse d'avoir l'impression de laisser fuir la vie dans les moments de non écriture… une urgence.

    Aussi, de la capacité de saisir et de garder la lumière des jours et des couleurs par l'écriture… Traquer le temps par la couleur des choses.

    Une victoire de couleurs, c'est exactement ce qui manque dans mon aujourd'hui perdu dans l'hiver.

    Tu m'as rappelé le paon de Ubald. Son nom de famille a fui ma tête. J'ai un bon prétexte, j'étais petit. Parfois quand j'avais le privilège d'un tour de machine. Mon père m'amenait rendre visite à Ubald, une de ses connaissances qui vivait sur une fermette un peu à l'extérieur de la ville. À t'entendre, j'ai revu l'épaisse boue qui tartinait sa cour-arrière et son magnifique paon qui se pavanait dans la fange toutes plumes ouvertes. Un panache impressionnant de bleus, de verts, déclinés dans tous les tons imaginables. Une boîte de crayons Prismacolor vivante.

    Cocasse, je te parle, après ton décès, de choses qui m'impressionnaient alors que tu n'étais pas née.

    Cocasse mais pour te dire que je vois aisément les couleurs dont tu parles. Aujourd'hui, je m'en approprie quelques unes aux apaisants chatoiements. Même avec la mort au seuil, tu as parlé arc-en-ciel.

    Tu as aussi parlé du droit de chacun de fixer les paramètres de la beauté. Tellement d'années après ta mort, je m'approprie ton discours et te déclare belle… belle encore. Certainement lumineuse.

    Et tout le reste. La mer qui te prouve la splendeur des choses en se réinventant à chaque seconde; la révolte contre l'absurde des moyennes absolues, la recherche permanente de l'originalité en toute chose. L'horreur et l'inutilité des certitudes devant le désir amoureux. Tous ces éléments qui mènent à l'humilité devant l'écriture et la rigueur qui l'accompagne.

    Les couleurs qui témoignent du temps et qui varient selon l'humeur de l'océan.

    Oui, tes mains ont sculpté l'air. Cet air qui n'est plus autour de toi, forcément. Donc, mon air à moi.

    Ici, maintenant, l'heure a vieillie et a pris dans le ciel, la couleur des oranges. C'est bien. En t'écoutant raconter, la joyeuse couleur a modifié la forme de mon temps d'hiver.

    Malgré tes horloges arrêtées, j'ai fait une grande rencontre colorée. Malgré la fin annoncée de tes paroles, j'ai saisi un murmure à propos de ta démarche.

    • « La mort est l'irrévocable silence qui détruit les mots et dissout l'identité »

    Finalement, pour mon bonheur, il aura resté de toi quelques doux reflets.


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  • Commentaires

    1
    Madame des D
    Jeudi 9 Mai 2013 à 15:54

    Daniel,

    J'ai lu que lors du tournage du documentaire celle-ci confiait (( Je vois la mort un peu comme une roche qu'on jette à l'eau . Ça fait des ronds et le lac de vient calme.il n'y a rien à raconter . La roche , c'est moi qui me suis enfoncée dans l'existence . J'ai fait quelques ronds .Des individus  autour de moi m'auront connu auront pleuré. Puis tout redevient calme, tout va s'effacer )) elle meurt vingt sept jours plus tard .

    toi Daniel tu lui rends hommage avec brio . Marie Ugay à une écriture tout en finesse et lucidité et maturité maigrés son jeune âinouïe une richesse de vocabulaire inoïe. 

    Merci de partager 

    2
    Dididit Profil de Dididit
    Vendredi 10 Mai 2013 à 05:22

    Merci. Écrire un mot sur un sujet comme ça c'est tellement aisé. Cette fille s'exprime avec une lucidité bouleversante.

    3
    Vendredi 24 Mai 2013 à 14:52

    Une force halluciante côtoiée par une fragilité déconcertante, Marie Ugay, possède ( je ne dis pas possédais...) un expérience surprenante de l'expérience d'écriture pour un si jeune âge. Et je me mets à aimer la couleur orange... et le son des corbeaux, et les ronds dans l'eau , moi qui ai une passion pour les pierres : naturelles, solides, le poids d'une existance , je garde cette surprenante constatation d'avoir été quelque part ...comprise...Je ne serai plus la même ...

    4
    Dididit Profil de Dididit
    Samedi 25 Mai 2013 à 08:07

    Vous semblez avoir syntonisé les postes émetteurs pour l'écriture sur la même longueur d'ondes.

    5
    Gagnante ?
    Mercredi 4 Septembre 2013 à 18:47

    Je ne la connaissais pas, mais je chercherai sa trace, car celles que tu as laissées d'elle me touchent profondément. Contrairement à son témoignage, grâce à toi son souvenir ne sera pas effacé... au moins pour les gens qui ont la chance de connaître ta fougue poétique.

    6
    Jeudi 5 Septembre 2013 à 06:22

    C'est le genre d'auteur pour stimuler l'humilité chez quelqu'un qui écrit. La bonne rencontre au bon moment souvent ça fait grandir, ça ouvre l'horizon, ça change la perspective des choses.  Ça aide à créer mieux en se dépassant. En plus, elle m'avait été référée par une amie... beau geste.

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