• Noël au pays du calife

    Dieu est-Il vraiment blanc? Est-Il seulement différent d'Allah?

     

     

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    NOËL AU PAYS DU CALIFE

     

     

    Presqu'un an maintenant en pays de sable perpétuel. Depuis mon arrivée, j'ai été confronté aux nombreuses séances de prières quotidiennes de mes amis musulmans; à leurs exotiques habitudes de jeûne tout au long du Ramadan. J'ai du affiner ma fibre d'adaptation au-delà de toute espérance. Maintenant, Noël arrive en terre d'Allah et ça me donne probablement le cafard. Pour enguirlander un peu ma solitude, je décide de traficoter un peu le bananier de ma cour afin qu'il fasse contrepoids à l'impossible sapin traditionnel. N'est étranger que celui qui ne s'adapte pas aux coutumes indigènes. J'examine maintenant mes bananes en croissance sur l'arbuste de mon jardin. J'avoue que l'effet des ornements et lumières courant le long des larges feuilles plates est assez réussi. Les guirlandes se terminent en enroulades autour des petits régimes de fruits verdâtres.

     

    Dernièrement j'ai entendu dire qu'un autre expatrié québécois serait sans doute seul ce Noël. Sa conjointe doit le rejoindre au début de la nouvelle année seulement. Je prends donc contact et je m'entends pour passer la veille de Noël avec cette nouvelle connaissance : Jocelyn. Il habite rue de la Cure salée. Je compte m'y rendre en taxi.

     

    Le vingt-quatre décembre, en fin d'après-midi, je hèle une auto en course sur Mali Béro. Après m'être entendu avec le chauffeur de façon très approximative sur le tarif demandé pour le trajet, je monte à l'arrière en saluant l'unique passagère déjà installée à l'avant. Devant le questionnement insistant du conducteur, je réexplique ma destination. Je réalise rapidement que je ne convaincs personne avant de comprendre chemin faisant, que malheureusement, le chauffeur ne sait pas lire le nom des rues. En fait, il ne sait pas lire du tout. Il est analphabète.

    La rue de la Cure salée m'est totalement inconnue, je ne peux ajouter aucun facteur facilitant. Normalement, j'aurais pu le diriger vers un élément particulier de la géographie de la ville. Ma résidence, par exemple est au trente-trois Yantala mais pour l'indiquer à un taximan, je dois demander Nestélé. Tout le monde à Niamey connaît l'affiche publicitaire géante de Nestlé. Ce système est infaillible dans une ville où le nom de certaines rues n'est pas affiché et où, quatre-vingt pourcent des gens sont illettrés. Quand on me dépose à Nestélé, je n'ai qu'à marcher les quelques rues séparant l'affiche de ma villa. Aujourd'hui, je ne peux que débiter l'adresse sans plus. Je me rends bien compte qu'on nage dans le pas très clair et même que peu à peu, on glisse lentement vers le noir total. Heureusement à Niamey, les taxis sont collectifs. La cliente, avec qui je partage le véhicule, résout difficilement l'imbroglio après de laborieuses discussions en djerma majuscule avec le taximan. Quand je quitte finalement l'auto, exactement au bon endroit, le conducteur et ma guide sont tout sourire, probablement soulagés qu'anasara les laisse enfin à leur routine rassurante.

    Jocelyn est très content de mon arrivée. Il s'est préparé en grand, ça se voit. Hors d'œuvre au salon, pâté de campagne, fromage, Cinzanno et vin blanc complètent l'apéritif. Sa résidence est située dans un quartier central de Niamey. Ni l'un ni l'autre ne possédons d'auto. Optant pour la proximité, nous avons planifié aller à la messe de minuit à pied, à la cathédrale Zongo après un souper au resto.

     

    La messe de minuit étant à onze heures, ça nous laisse le temps de marcher jusqu'au restaurant Le Pilier, pour le repas de soirée. La qualité de ce restaurant italien dans ce pays de restrictions m'a toujours interpellé. Comme à l'habitude les pâtes étaient parfaites et le vin impeccable. Ce soir, entre québécois, on discute des récents événements politiques survenus au pays, du dernier petit scandale de Niamey, de nos expériences d'acclimatation communes. Le temps file rapidement, Jocelyn est d'agréable compagnie. Ça soulage de n'avoir aucune barrière d'accent dans un dialogue.,

     

    Nous repartons du restaurant vers dix heures quinze et poussons notre randonnée jusqu'au rond-point Justice, à distance d'une quinzaine de minutes, en pressant un peu le pas. De là, nous prenons à gauche, en descendant vers le marché Djan Maje. Comme dit monsieur Chimba :

     - Djan Maje c'est le nom d'un zoiseau. Oui, oui! Un zoiseau méchant… c'est très méchant un Djan Maje. C'est un zoiseau avec des dents pour morder le monde là.

     

    Effectivement, j'ai appris après m'être fait servir cet original commentaire, qu'un Djan Maje c'est une chauve-souris. Du rond point Justice jusqu'à la cathédrale il ne reste que quelques milliers de mètres à parcourir en délaissant l'artère principale pour s'engager dans une ruelle en pente pas très éclairée. On quitte la rue à double voie et l'éclairage public. On pénètre dans une nappe d'obscurité impressionnante. La forte pente du trajet réclame toute notre attention pour maintenir l'équilibre. De chaque côté, de temps en temps, un feu crépite. On y devine des gens en petits attroupements. La mystérieuse faune locale murmure à notre passage. Le marché Djan Magie est au fond de cette petite vallée obscure. À cette heure, toutes les activités, pourtant très soutenues durant la journée, y sont terminées. Le silence qui y règne est pesant. Longeant l'arrière de l'alignement de boutiques du boucher, du poissonnier, du boulanger et les autres, un petit ruisseau serpente sur toute la longueur du marché et accueille en permanence tout ce à quoi on peut penser.

     

    Wollaye! La senteur plaquée au sol par la chaleur permanente est indescriptible! L'odeur est encore plus forte et dense que ce qu'on peut même imaginer! Une odeur texturée, à mi-chemin entre la senteur du cuir neuf, les relents de fruits en décomposition et les émanations putrides de mille cuvettes sanitaires bien garnies. Une odeur qui vous avertit de ne pas rester là.

     

    Arrivé au bas de la pente, on franchit en hâte le petit ponceau qui enjambe le ruisseau pestilentiel. Devant nous, la pente ascendante du coteau. Sur la droite, encore cinq ou six feux de bois brûlent par-ci par- là. Probablement des négociants du marché dont les cases sont établies à proximité dans les buissons.

     

    La cathédrale siège au sommet. On voit à peine où poser le pied. L'ambiance pesante nous amène jusqu'au faîte où nous débouchons sur une autre grande artère nimbée de lumière. Comme le jour, soudainement.

     

    À notre arrivée, le perron de l'église accueille déjà environ trois cents personnes, assises sur des chaises de parterre. Toute la surface d'accueil extérieure du lieu saint est squattée. De toute évidence, l'édifice est déjà bondé. Mais, comme on est deux anasara, on ose quand même remonter la minuscule allée centrale aménagée sur le perron. Incertains, on franchit le portail de la cathédrale dont les portes demeureront grandes ouvertes pendant tout le service religieux. Rapidement, on est accueilli par des placiers. Ils sont faciles à reconnaître parce qu'ils portent une grande banderole rouge vif de largeur excessive. Ces ornements sont frappés d'une grande croix blanche et marquent leur porteur, de l'épaule à la taille. En voyant arriver deux quare, un de ces brigadiers me fait signe de le suivre. Sans aucune demande de notre part, il nous trouve une place dans une petite niche de côté vers l'arrière, collé sur un pilier de ciment. On ne voit pas grand' chose mais c'est déjà une chance inouïe d'être à l'intérieur et d'avoir une place assise.

     

    La cathédrale Zongo, du quartier Zongo près du marché Djan Maje, c'est comme un grand hangar d'avion de style moderne. Années soixante je dirais. Une grande pièce unique, haute d'une cinquantaine de pieds minimum et bardée de poutres de ciment bien apparentes. Un grand cube, vaste et dénudé. Les sièges de chêne sculptés de nos églises font place ici à des bancs montés sur une tubulure de métal peint. Un madrier de deux par dix sert de fessier. Une planche sommaire pour le dos. Quelqu'un qui dort ici rêve mal, c'est sûr. De chaque côté, une dizaine de ventilateurs suspendus brassent un air épais, visqueux. Le mur arrière de la salle, bien que de béton, est fortement ajouré sur une douzaine de pieds de haut, comme une dentelle de maçonnerie. L'air brassé par les pales peut s'y évacuer.

     

    La salle est pleine à craquer. Je me surprends à penser que c'est noir de monde! En pays d'Afrique, cette idée déplacée me fait sourire pendant que j'examine l'assemblée. À peine cinq pour cent de quare : de blancs. En avant à gauche, le chœur de chant. Une cinquantaine de personnes toutes en chemise grise et noire. Peu de fidèles revêtent le costume traditionnel nigérien. Beaucoup sont en sandales et la plupart en manches courtes. Cependant, en plein hiver, avec une température considérée très froide de vingt degrés pendant la nuit, quelques uns portent des tuques ou des vestes de ski sans manches. Je me dis encore :

     

    - Mais quelle peut-être leur conception de Dieu?

     

    Ça commence à bouger du côté du chœur. De sublimes chants religieux en haoussa s'élèvent rapidement. Ils sont supportés par une batterie complète de percussions, tam-tams inclus. L'évêque est lui aussi anasara. Il entre maintenant par la porte arrière. Il est précédé d'un page en aube blanche, qui avance laborieusement. Le gamin suffoque pratiquement, captif des volutes de sa cassolette d'encens. Le saint homme le suit à distance et marque le pas de son énorme crosse. Quatre autres servants en tunique blanche, ceinte d'un long foulard bleu poudre, portent une grande croix de bois d'une douzaine de pieds de haut. Ils ferment la marche.

     

    À mesure que l'évêque approche de l'autel d'un pas calculé, la cadence de la musique augmente et les gens tapent des mains. Télé-Sahel a dépêché quatre ou cinq caméras qui tournent à plein. Comme c'est une cérémonie nationale, la radio du Niger est également présente. Après l'ouverture de la cérémonie en français par l'évêque, un groupe de cinq femmes bis en robe jaune coco, flanquée d'une grosse étoile verte sur le cœur, traduisent le mot de bienvenue en haoussa, en djerma, en peul. Puis, un petit retour en français. Tout au long de la cérémonie; à l'épître, à l'évangile, aux lectures, elles se relaieront à tour de rôle pour (probablement) redire des équivalences en langues locales.

    - Très raisonnables les accommodements, me suis-je dit.

     

    À chaque tantôt, le chœur entame un nouveau chant religieux, ondule des épaules en une vague rythmée. Chacun à son tour, les choristes tournent sur eux-mêmes plusieurs fois avant de revenir à leur position initiale. Chorégraphie étudiée ou inspiration spontanée, on ne le saura jamais. Dans l'assistance, les fidèles tapent des mains avec de plus en plus de ferveur.

     

    Après un temps, du fond de l'allée, une maman nigérienne avance lentement avec un panier qu'elle tient à bout de bras au-dessus de la tête. Il contient un nouveau-né dans ses langes. Ici, Jésus est noir. Elle s'avance et rejoint le célébrant à l'avant. Elle disparaît de ma vue mais je devine que Marie est arrivée. La messe est commencée.

     

    Quelques chansons, quelques échos de xylophone, et cinq jeunes filles en costume traditionnel rouge, blanc, mauve, orange préparent leur descente de la même allée centrale. La plus grande se place au centre, un gros livre sur la tête (on se met tout sur la tête ici). La reliure de cuir est luxueuse. Je suppose qu'il s'agit des Saintes Écritures.

     

    Le chœur et la musique font maintenant crescendo!

     

    On entame un hymne saccadé en djerma. Tambours, tambourins, tam-tams sont en folie. Les épaules-à-vagues se font aller et les filles initient lentement en cadence leur lent cortège vers l'officiant… un très lent cortège. Tête d'un bord, de l'autre. Épaule en avant, en arrière. Mains tendues vers le ciel, puis en descente rythmée le long du corps pendant que l'ondulation passe par la colonne vertébrale, force les fesses à sortir vers l'arrière.

     

    Un petit pas en avant, un mouvement de bassin, un plus petit pas vers l'arrière. On plie les genoux et on relève les bras. On recommence.

     

    En harmonie, dans le chœur, les épaules ondulent toujours. Le refrain dure une bonne minute sinon deux, puis reprend de douze à quinze fois avec plus d'appui à chaque reprise. Le soutien des percussions se fait de plus en plus envahissant.

     

    Les fidèles à leurs bancs bougent, s'agitent et tapent la cadence. Quand les jeunes filles ont parcouru environ la moitié de l'allée, un type aux allures de chaman en djellaba et turban se pointe à l'avant pour les appeler en chantant à pleine voix sur la même musique. Devant le dialogue musical, les fidèles claquent des mains plus fermement. Les jeunes filles de l'allée ne dansent plus vers l'avant, elles y flottent, s'y meuvent en une seule et unique ondulation gracieuse. Les cinquante paires d'épaules noires et grises du chœur, sont déchaînées. Quelques Touaregs dans l'assistance, font entendre leur hululement traditionnel… hou, ou, hou, ou, hou, ou. Leur cri de ralliement se perche haut.

     

    À coup de croupes l'ondulation finit par surfer jusqu'à l'évêque pour lui remettre le livre de la Parole. Les fidèles applaudissent, les Touaregs hululent à plein régime.

     

     

    À l'évangile on conte la même histoire que lors de nos messes de minuit : le recensement des juifs ordonné par l'empereur, et l'âne, et l'aubergiste méchant etc… mais en haoussa. Dans toutes ses formes, le message ne peut varier. J'ai deviné parce que les intonations sont aux mêmes endroits. C'est la fête, on chante une adaptation de Glory Alleluia : allez… allez… allez… ALLELUIA! Les choristes tapent des mains bougent en rythme tournent et détournent. Ils y vont à fond la caisse.

     Adeste Fidel Es les ramène au calme.

     

    Au trois quart de la messe on recommence à bouger dans l'allée centrale. Je me retourne. Je m'attends à y voir arriver un dromadaire et son meneur, mais non. Les mêmes filles sont retournées à l'arrière. Elles recommencent leur périple vers l'autel en accompagnant cette fois, les trois rois mages à pied. Ils sont vêtus de costumes du désert et portent bandeau et turban. La figure lourdement maquillée et les joues parsemées d'étoiles, un premier porte un calice, l'autre un coffret de cuir et le dernier une petite coupe d'argent. Encore une fois le cortège est suivi par les trois servants en blanc et bleu poudre maniant l'encensoir. Tout le groupe recommence le périple vers l'autel sur un air un peu plus rythmé. Cette fois, les Touaregs se sentant plus concernés, hululent du début.

     

    Après leur accueil par l'évêque, le chœur chante doucement une passe complète de Sainte Nuit. Il se campe tout de suite après dans une vocalise profonde, interminable: Huuummmm, Huuuummmm. Comme venu de nulle part, un solo à la flûte à bec alto, dentelle les arias du chœur en reprenant la musique de Sainte Nuit. Tellement beau et pénétrant. Calme… surtout très apaisant. Le frisson me gagne, malgré la chaleur écrasante dans le lieu de culte. Dieu peut être noir, blanc, jaune… mauve à la rigueur. Peu importe notre perception. Dieu est universel! Dieu est amour!

     

    À la fin, après la communion, sur l'air de Venez Divin Messie soutenu au xylophone, l'évêque remonte l'allée centrale entouré de son groupe et suivant la même croix. Il va fraterniser et saluer les gens assis sur le perron.

     

    Impressionnante célébration pour un pays à grande majorité musulmane. Les gens regagnent lentement l'arrière. Ils sont souriants. Je leur rends la politesse.

    De retour à l'extérieur, Jocelyn et moi quittons la place à regret. Avant de s'engouffrer dans la descente d'encre vers Djan Magie. Je remarque que l'heure tardive n'a laissé qu'un seul feu allumé de l'autre côté du ruisseau à odeurs. Ma gorge se noue devant le défi et l'encre.

     

    Nous atteignons rapidement le rond-point Justice et ses arbres à chauve-souris. Pour le reste du trajet, on adhère aux voies de circulation principales maintenant désertes. En cette nuit de Noël, je ne me sens à l'abri qu'en pleine lumière.

     

    Après avoir reconduit Jocelyn, rue de la Cure salée, je continue ma marche seul vers un rond-point de la ville où je devine pouvoir dénicher un taxi malgré l'heure. La nuit dans Niamey, je crains la blancheur de ma peau. La chance me sourit et rapidement, je peux héler un des rares taxis de nuit. Il est vide hormis le chauffeur :

    - Ho! Taximan, Nestélé voulez-vous, 

    - Double course, me fait-il 

    La blanche dentition du conducteur brille dans l'habitacle pendant que je lui tends le billet que j'avais préparé à l'avance à son intention, plutôt que la menue monnaie habituellement exigée pour cette course.

    Heureux et pacifique Noël à vous.


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  • Commentaires

    1
    MarioB Profil de MarioB
    Lundi 2 Janvier 2012 à 03:10

    Intéressant ! Moi qui croyais que tu étais en Abitibi !


    Petit conseil technique : grossir les lettres d'un point serait une bonne idée. Quand le texte est dense, je suis obligé d'approcher de l'écran et ça peut devenir fatiguant.

    2
    Dididit Profil de Dididit
    Lundi 2 Janvier 2012 à 14:56

    Salut Mario, oui, oui, j'y suis. Les textes d'Afrique ont été écrits lors d'une résidence là-bas il y a quelques années. Écrits au présent à ce moment mais réajustés un peu pour le blog, je n'ai pas voulu changer le temps des verbes. Pour le technique c'est ma partie faible. Je dois transférer de Word et il y a des exigences préalables pour niveler. J'y travaillerai. Merci pour l'idée.

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