• Peewee et compagnie

    L'espoir et la solidarité sous une forme primaire. Texte créé pour présentation au Prix littéraire A-T.

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    PEEWEE ET COMPAGNIE

    Depuis quelques années déjà, la cinquantaine a accentué l'emprise des rides sur son visage. Joues creuses, rêches d'une barbe de quelques jours et bouche aux lèvres minces à l'extrême. Des lèvres en infinis lacets. De près, on note que son penchant pour l'alcool ne teinte pas uniquement son haleine, mais l'ensemble de sa personne.

    Il est délicat de stature et d'ossature ce qui fait qu'on lui accorde souvent une silhouette d'adolescent, pour peu que son visage échappe à l'examen. À cause de ça, personne n'a osé remettre en cause son surnom de Peewee.

    L'été, il préfère sortir le soir. La chaleur et la lumière vive l'affectent. Si on le croise lors d'une de ses occasionnelles escapades diurnes, on remarque plus facilement qu'il émane de lui un état mal contenu. Contre sa volonté, il arbore une dégaine sournoise. Le clair franc du jour se combine mal à la désolation de son fond d'œil. De plus, son globe oculaire, campé loin au fond de l'orbite, fait que tout le monde ayant pu l'examiner dans ces conditions se méfie de Peewee.

    Tout le monde à raison.

    Encore le mois dernier, il a volé les dessous de madame Fishtchuk, au séchage sur sa corde à linge. Il a tenté sans succès de les revendre à l'entraide familiale pour s'acheter quelques cannettes de bière.

    « J'pouvais mettre au moins quatre de mes fesses dans l'slip d'la pollock. Faque… au lieu de l'vendre, je l'ai enfilé par-dessus mes pantalons et j'me suis installé au coin d'la neuvième rue pis d'la Carter pour quêter. J'disais au monde que c'était pour mon opération de changement de sexe. Ça non plus, ça' pas marché ». Peewee raconte son exploit à qui veut l'entendre, avec un sourire malin.

    Dans son cas, on peut dire que sa date c'est le 15, parce que c'est la date à laquelle le ministère émet son chèque. Mois après mois, ça revient avec une régularité de métronome.

    Durant la semaine suivant l'émission de sa prestation, Peewee se fait plus discret avec ses amis. Peu à peu cependant, à mesure que ses goussets se vident, il refait lentement surface.

    Ce matin, on est le 2. Il est à peine huit heures, pourtant Peewee remonte la ruelle derrière l'avenue A, en direction de la cour de J P Ross Plastering, le plâtrier. Sa fébrilité dans l'action donne à penser qu'il est sans le sou depuis un bon bout. Peewee est facile à reconnaître avec son veston de tweed brun qui s'affiche en gris, tellement il est maculé. Le veston de Peewee c'est quasiment sa peau. Son entourage pense que c'est son ultime cachette; il ne l'enlève jamais.

    Depuis l'hiver, il partage un minuscule loyer meublé, avec Boyes-Pépé, Labarre et Boyes-Fiss; pas loin du coin de l'avenue C et de la neuvième rue. Copains de galère depuis des lustres, ils demeurent dans le sous-sol de la maison de rapports de la vieille Mérée. Le groupe fait mentir l'écriteau de l'entrée : « Good chunky soup every day, clean warm bed every night… bring pay check! »

    Aucun d'eux ne reçoit de chèque de paie. Boyes-Fiss et Labarre travaillent çà et là, à l'occasion, mais ils exigent des paiements comptants et immédiats. Toujours!

    L'an dernier, au détour d'une évasion éthylique banale, les comparses s'étaient aperçus qu'une mise en commun des frais de logement serait bénéfique pour chacun d'eux. Ils ont donc mandaté Boyes-Pépé, un jour qu'il était à jeun, pour aller convaincre la veuve Mérée de leurs bonnes habitudes de paiement et, pourquoi pas, de leur conduite exemplaire. Elle avait un grand-petit loyer de 2 pièces à louer : un repas quotidien était inclus dans la mensualité.

    Boyes-Pépé, c'est le doyen du groupe, il dépasse de peu la soixantaine et impose le respect même si sa maigreur extrême et le flou de ses gestes trahissent sa faiblesse pour la bouteille.

    Pépé a cependant eu à faire à une vieille polonaise futée, avisée et près de ses sous. La propriétaire a refusé tout net. « No pay check, no room no eat! Me want no trou'beulle ».

    En fin renard, Boyes-Pépé a fait jouer ses relations. Dans une ancienne vie, il avait connu un pasteur anglican impliqué auprès des gens du quartier. À cette époque, father Costello jouait au hockey avec les Flying Fathers : un groupe majoritairement composé de jeunes religieux qui se défendaient plutôt bien dans ce sport. Les Fathers étaient associés à une ligue de joueurs amateurs du nord de l'Ontario. Boyes-Pépé était alors chauffeur d'autobus pour Abitibi Coach Line. Pendant quelques années, le père Costello et son groupe ont fait des déplacements réguliers en autobus, vers le nord-est ontarien, pour leurs parties.

    Boyes-Pépé aimait son métier : il en rêve encore mais, quand sa femme est partie avec le guitariste itinérant en vedette à l'hôtel Henri, il aurait aimé qu'elle le prévienne avant, histoire de voir venir un peu. Elle ne l'entendait pas de cette façon. Du jour au lendemain, il est resté seul avec leur unique fils en pleine crise d'adolescence. C'est de la vieille histoire mais pourtant, ça aurait pu marcher, s'il avait gardé son emploi assez longtemps. Il était chauffeur sur la runne Rouyn - North Bay : un fichu de beau set up pour quelqu'un qui parle anglais. Quelques années après le départ de sa conjointe, la solitude aidant, il s'était convaincu qu'il était plus habile au volant quand il avait un verre dans le nez.

    Ça s'est su.

    Son patron a été compréhensif, à cause de son âge et de sa charge familiale. Ça s'est terminé avec ce qu'ils ont baptisé, une maladie industrielle. Un médecin, reconnu pour sa bonne oreille, a donné l'aval requis pour l'encaissement d'une pension hâtive et bonifiée.

    Du verre de l'un à la bouteille de l'autre, père et fils ont fini par sacrifier à la même hantise liquide, tout ce qu'ils possédaient.

    En sortant de chez Mérée, Boyes-Pépé s'est souvenu que father Costello se faisait aider dans la gestion de son ministère par toute une armée de dames patronnesses plutôt bien organisées.

    Boyes-Pépé est un bon catholique mais un pratiquant moins convaincu. À chaque fois qu'il a besoin d'un service de father Costello, il aborde le religieux en l'informant qu'il désire changer de religion. Le père n'a jamais été dupe, il en a vu d'autres. Il est habitué à se faire interpeller pour tout et pour rien, par les démunis du quartier aux yeux couleur d'espoir. Connaissant le pouvoir de persuasion de madame Overbock, la présidente de son conseil, le curé lui a confié la suite du dossier de logement du groupe de Boyes-Pépé.

    La chose s'est réglée dans la langue des importées. Peu de personnes pouvaient dire non à madame Overbock. Même si elle était une « race », elle avait une détermination blindée et un mari bien en vue dans le coin. Cette fois-là, elle avait quand même dû cautionner Boyes-Pépé pour faire fléchir sa compatriote. Depuis plus d'un an, elle s'occupait de voir à ce que les obligations de logement soient rencontrées ponctuellement.

    Aujourd'hui, malgré des intentions pieuses encore fuyantes, Boyes-Pépé se sent tributaire des obligations du groupe. Il craint les foudres de la dame patronnesse et voit à ce que sa bande demeure impeccable au niveau des obligations de pension. Cette bonne note obligée lui occasionne régulièrement quelques frais supplémentaires mais la mise en commun bénéficie à tous car, depuis la cohabitation, le groupe jouit d'un bon repas chaud, tous les jours. En dépit de leur intégrité stimulée, les amis peuvent consacrer plus de ressources qu'avant, à satisfaire leur obsession commune.

    Labarre et Boyes-Fiss sont les maillons faibles de ce regroupement de raison. Perdus dans leur quarantaine, ils n'ont jamais pu s'abonner adéquatement aux services de l'aide sociale. Pour cause, ils travaillent ça et là en contrepartie de menus paiements. Un peu de vaisselle, un peu de ménage à l'occasion, contre quelques dollars rarement partagés. Boyes-Fiss, c'est le fils de l'autre et Labarre, c'est son ombre, ça rend la proximité aisée.

    C'est Peewee qui a trouvé le surnom des Boyes. Ça s'est fait rapidement. Quelques coupures à la hache dans un nom de famille pourtant tout ce qu'il y avait de plus correct, des constats à l'oreille de paternité et de filiation, une inversion inspirée et le tour était joué. Le soir du baptême des deux Boyes, c'était un 16. Peewee venait d'encaisser son chèque. Millionnaire de bonnes intentions, il avait acheté une caisse de bière pour souligner l'événement. Dans le temps, c'était un grand sentimental ce Peewee. Maintenant, l'altruisme est une qualité qui ne le visite pas souvent. Il achète encore de la bière, mais sans motif de circonstances et, quand il le peut, il la boit seul.

    Faut croire que les onctions des Boyes avaient été bien servies : jamais ces étranges surnoms ne les ont quittés par la suite… sauf pour la signature des chèques évidemment. Quand on fait dans le public, il y a des règles à suivre.

    Tous les débuts de mois, quand son chèque arrive, c'est Boyes-Pépé en personne qui attend le facteur. L'opération de prise en charge du revenu est trop critique pour laisser quelqu'un d'autre s'en occuper. À cause de sa rente, que certains considèrent enviable, Boyes-Pépé dit qu'il fait dans le domaine public. Sa date à lui c'est le 2 et ce matin, il attend impatiemment son chèque pour apaiser sa soif. Il est assis dehors, sur les marches du perron de la maison de pension. De son poste, au milieu de la pente de la côte de l'avenue C, il entend souffler et gronder la mine. Il aime cette activité fébrile qu'on devine autour des bâtiments sales. Il fait encore beau pour une fin de septembre. Il se sent bien, mais sa jambe commence à le démanger sous l'imposant plâtre qui la recouvre de la hanche à la cheville. Le tuteur n'est installé que depuis deux jours, il ne s'y est pas encore habitué.

    *

    Pendant ce temps, Peewee fouine autour des sheds qui longent la track menant à la mine. Il réussit à forcer la fenêtre du hangar de Ross, le plâtrier. Il voudrait bien dénicher une brouette à gâcher le ciment.

    Une fois à l'intérieur, il commence par examiner le cendrier qui trône près de l'entrée principale, sous la pancarte « Smoking strictly forbidden ». La récolte de mégots est intéressante. Un train roule lentement sur les rails tout près. Son poids fait vibrer la cabane de tous bords.

    Peewee connaît les trucs pour entrer là, il y a dormi tout un été avant d'avoir une vraie adresse. Tous les soirs, il se faisait un lit sur les poches de ciment. Il y étendait des piles de bâches de maçon et réussissait à se faire de la chaleur. Son petit carré devenait rapidement confortable, selon ses barèmes. Il y était bien, mais il trouvait qu'il fallait se lever trop tôt. Les « gars de plâtre », c'est sur la job aux petites heures du matin, ce monde-là.

    Il sait dans quel coin on remise les brouettes. Dans l'obscurité des lieux, il arrive péniblement à s'en tirer une à l'extérieur, pendant que le convoi achève de faire valser la molle ossature de bois.

    « 'Sont don'ben négligents tabas'lak! ».

    Il s'emporte quand il constate que l'unique pneu de la brouette est à moitié dégonflé. Il estime tout de même que, pour cette fois, ça pourra aller. Le fond de la cuvette est crouté de ciment durci.

    À cette heure de l'avant-midi, la cour est déserte. Bientôt, on le voit remonter une petite allée et s'engager rapidement sur la onzième rue. De là, il se faufile en sifflant, vers l'avenue A en poussant son trophée.

    Peewee siffle souvent.

    Les côtes des avenues B ou C lui demanderaient trop d'effort. De plus, prudence oblige, il veut s'éviter les foudres de madame Fishtchuk qui elle, habite sur la C. Depuis l'incident des dessous, elle est hargneuse. Il choisit le trajet le plus facile.

    Peewee aussi a soif. Une très grande soif. Presque deux semaines que ça dure. Ses gestes sont moins précis. Sa vue aussi. Dans ces moments-là, il a plus de difficulté à se concentrer. Ses tremblements ont recommencé. Il n'aime pas ça.

    Hier, il s'est empressé de rappeler à Boyes-Pépé l'importance de l'entraide sans leur domaine d'activité. Il aurait bien voulu qu'il lui confie son chèque ce matin, afin qu'il aille l'encaisser à sa place, à cause de sa blessure à la jambe, mais Peewee a rapidement saisi qu'il ne parviendrait pas à déjouer la méfiance de l'aîné.

    Boyes-Pépé est tout net, tout rose, tout frais. Il est sorti de l'hôpital avant-hier. Il est beau comme ça. On pourrait dire comme un sou neuf, s'il n'était pas plâtré de blanc sur toute la jambe. Avec la brouette, Peewee sait bien qu'il va pouvoir le pousser jusqu'au dépanneur à Pierrot, sur la Carter. Si l'autre s'achète une caisse de 24 Molson, comme il le fait à toutes les journées du chèque, il finira bien par hériter de quelques bouteilles en contrepartie des services qu'il rend.

    *

    Labarre avait bien dit à Pépé de se méfier de Tony Bendegger. « 'Sont pas comme nous autres ce monde-là. En plusse, y sentent l'ail pis l'pourri, comme ça s'peut pas ».

    Boyes-Pépé ne l'a pas écouté. Quand l'ukrainien Tony, s'est présenté

    chez eux en mobylette, la semaine dernière, il était en long-change à la mine. À toutes les fois que Tony et Pépé se rencontrent, les concours de bues durent longtemps. Pépé utilise son anglais approximatif des jours de North Bay et Tony utilise son anglais encore plus approximatif de pollock. Le mot qui revient le plus souvent dans la bouche de l'ukrainien c'est : « Bues, Paypay, bues ». Ce qu'on peut traduire librement par « Bois, Pépé, bois ».

    Tony est pingre mais curieusement, pas avec Boyes-Pépé. L'immigré est rapide sur le décapsuleur et ils ont tous deux le vin heureux, même en buvant de la bière. Cette fois-là, comme à son habitude lors de ses congés, Tony n'avait pas connu la sobriété depuis quelques jours. Sous sa conduite, le vélomoteur suivait déjà une trajectoire approximative quand il est venu chercher Pépé pour se rendre à l'hôtel. Tony avait à peine tourné le coin de la neuvième rue en pétaradant, que la jambe de Pépé rencontrait les poteaux de la clôture de madame Ballence. L'os de la jambe n'a pas résisté au virage manqué. Pépé était inconscient quand l'ambulance l'a amené à l'hôpital. Avant de lui faire son plâtre, le médecin voulait attendre qu'il soit à jeun. « Non mais… Boyes-Pépé à jeun, impossible ça! C'est tout ce que Peewee avait trouvé à dire.

    Dans l'attente, on a nettoyé Pépé avec attention. On a aussi nettoyé ses vêtements. Ce matin, on le reconnaît à peine. Comme s'il revenait d'un weekend à la mer. Il sent aussi bon qu'Aleena, la blonde accueillante qui vit sur la D. Peewee avait suggéré qu'on l'appelle monsieur le ministre, à cause de son look vraiment impeccable, mais ça l'a insulté. « Tu sauras qu'on est honnêtes dans la famille », avait répondu le vieux avec des tisons au fond des yeux.

    Ce matin, le facteur vient de tourner les talons quand Peewee, à bout de souffle, finit de monter la seule côte de son trajet. Il parque la lourde brouette dans le milieu de la ruelle à l'arrière du 6 avenue C, et appelle Pépé avec autorité. Un long mégot éteint de Player's plain, est rivé à un coin de sa bouche. « J't'amène les béquilles qu'y t'ont prêtées. Embarque, on va en profiter pour rapporter nos vieilles bouteilles vides. Je m'en occupe ».

    Tant bien que mal, à force de grotesques contorsions, Boys-Pépé réussit à se ramener dans la ruelle, près de la brouette. Avant de s'asseoir dans le véhicule de courtoisie, il avise la descente abrupte qui l'attend vers l'est. Elle se termine directement dans le milieu de l'avenue Carter après un croisement forcé avec la neuvième rue. Suicidaire!

    Il hésite mais il sait que la circulation automobile est assez légère à cette heure. En douleurs, il réussit à s'étendre de tout son long dans le baquet au fond enduit de gravier durci. Un pain rugueux qui pique les fesses, même à l'arrêt. Quand la brouette est au repos, sa jambe plâtrée pointe au ciel et porte sur le rebord de la cuve. Ça la maintient en l'air de façon impeccable.

    Immobile dans la brouette, Pépé attend une éternité avant que Peewee ne rapplique avec deux caisses de bières vides. Il les dépose sur le vieux et lui remet ses échasses du moment :

    • Tiens! Toé tu guettes pour pas que ça se casse. Moé j'peux pas tout faire. T'as pas oublié ton chèque, là?
    • Tabaslak! J'peux même pas voir où on va. On va se casser la gueule.
    • Tu vas voir que je sais chauffer ça, une brouette : une fois partis, on s'arrête pas.

    Au premier tour de la roue à moitié gonflée, Boyes-Pépé sent que ça va être intense. Tout de go, ils sont entraînés contre leur gré, dans la pente raide de la ruelle non pavée. Entre les manchons, Peewee travaille de toute sa petite taille pour éviter la catastrophe. Pépé hurle au meurtre à cause des soubresauts imposés à sa jambe.

    L'équipage dévale jusqu'au bas de la côte, au pas de course forcé, après y avoir abandonné une des deux béquilles. Les deux inconscients croisent le pavé de la neuvième rue, sans pouvoir s'arrêter. Ils roulent toujours à bonne vitesse. Une dizaine de mètres plus loin, Peewee réussit enfin à stopper le bolide. Ils sont parqués sur la ligne blanche, en plein centre de l'avenue Carter, presque devant la brasserie La Vieille Grange.

    • Sacrament! Tu m'as payé une go mon Peewee! Té pas mal habile.

    Le visage carrément enfoui sous une des deux caisses, Pépé reprend peu à peu ses sens. Il sent que sa jambe fracturée, stimulée par les vibrations du bolide, aimerait bien enfler. L'enduit de plâtre l'en empêche tellement, que le vieillard pourrait quasiment toucher les étoiles qu'il voit encore valser devant ses yeux.

    • A pique pu ta jambe hein? Ça y prenait de l'air je pense.

    Une auto contourne les deux zigs en klaxonnant.

    • On est presque rendus. Pour revenir, on va passer par en avant, la côte est moins raide de ce côté-là. On va prendre notre temps. J'vas m'occuper de récupérer ton échasse en r'venant.

    Brisé sous l'effort, le mégot de Peewee orne encore un coin de sa bouche. Lentement, il dirige la brouette sur le trottoir, sans se rendre compte des sourires sur les visages des habitants du quartier qu'ils croisent.

    *

    « Va me chercher l'boss. Moé j'peux pas me lever tu-suite ». Pierrot arrive et soulage d'abord Pépé de la caisse de bouteilles vides qui lui recouvre encore une partie du visage. Non sans quelques acrobaties, Pépé extirpe le chèque de sa poche avant de le déposer sur l'autre caisse de vides lui recouvrant l'abdomen. Pépé signe son chèque, directement dans la brouette, sur le trottoir, en avant du dépanneur. L'opération terminée, Peewee suit Pierrot à l'intérieur, en lançant à l'intention de Pépé :

    • Bouge pas, à matin j'vas faire le service à l'auto.

    Il revient quelques instants plus tard avec une caisse de 24 Molson Ex dans les mains.

    • Tiens! T'avais pas mal de cash qui te r'venait, faque je t'ai fait acheter un billet de super-loto. Le tirage est à soir. Cent mille à gagner, c'est pas rien.

    Croulant sous le poids de la caisse de bière pleine, déposée à nouveau sur son abdomen, Boyes-Pépé accepte le billet de loto qu'il fourre dans sa poche, mais refuse le reste de l'argent. Il rappelle Pierrot et lui dit en regardant Peewee :

    • Garde le reste de l'argent pour moé. J'vas r'venir. Si j'envoye quelqu'un acheter à ma place, j'vas lui donner un billet signé. On sait jamais ce qu'y peut arriver à quelqu'un de trop riche.
    • On devrait s'en déboucher une, tu-suite.
    • Té malade Peewee, si la grosse police Collin nous pogne avec une bière ouverte en pleine rue, a nous ramasse. Envoye, pousse à' maison!

    *

    En soirée, la brouette trône dans le stationnement arrière de l'appartement. La caisse n'est qu'un souvenir. Peewee a réussi à grappiller les miettes qu'il espérait. Boyes-Pépé, fragilisé par l'alcool ingurgité et par sa récente hospitalisation, affiche totalement absent. Il est étendu sur l'unique divan de la pièce. Ses sens sont empêtrés dans un sommeil laiteux.

    Peewee plus alerte, le secoue doucement par l'épaule.

    • Eh! Pépé, on a encore manqué l'heure du souper. On devrait retourner au dépanneur. T'as pas soif toé?
    • Mmm…

    Avec la légèreté d'une plume, il entreprend de faire l'inventaire des poches de Pépé, hors d'état. Peewee n'y trouve que le billet de loto acheté plus tôt. Il se met en tête d'essayer de le monnayer.

    *

    -    Rien que deux cannettes de Laurentide. Tu peux pas me r'fuser ça, Pierrot.

    -    Combien de fois il faut que j'te l'dise, que c'est non? N.O.N. C'est clair comme réponse, 'me semble.

    À la dixième récidive de Peewee, Pierrot dépose deux canettes avec fracas sur le comptoir, ramasse le billet et ordonne à Peewee de quitter la place avant l'arrivée de la police.

    Quand Peewee entre à l'appartement, plus tard en soirée, le fruit de son dernier larcin est entièrement consommé. Labarre et Boyes-Fiss semblent en congé pour quelques jours, on ne les a pas vus depuis la veille.

    Fortement abruti, Peewee déroule son matelas par terre. Il s'y étend sous les ronflements de Pépé, toujours affalé sur le divan. On entend un grand soupir suivi d'un long pet libérateur. Rapidement, le petit appartement sordide devient aussi quiet qu'une plage ensoleillée des Caraïbes.

    *

    Le soleil avait amorcé son déclin quand la faim réveilla Peewee. Pépé semblait souffrant et ne répondit à l'invitation de son colocataire que par des grognements :

    • Té sûr de pas vouloir que j'te ramène au dépanneur en brouette? Tu l'sais que chus capable hein? Après un long moment, Pépé finit par articuler une réponse.
    • Non, pas à c't'heure, j'ai la jambe fâchée. J'vas t'faire un billet pour que tu m'ramènes l'argent du loyer. C'est important le loyer.
    • Ben sûr, j'vas faire ça pour toé mon ami! Tu sais que tu peux compter sur moé.

    Pépé lui lance un regard dubitatif avant de rajouter,

    • Quatre-vingt-dix piasses! Pas une cenne de plusse. C'est écrit en toutes lettres là, pis c'est signé.
    • Penses-tu que… je pourrais vendre les bouteilles vides de ta caisse? Ça ferait un peu de change dans nos poches, on pourrait en avoir besoin.

    Au lieu d'attendre la réponse, Peewee commence à ramasser les bouteilles dans l'appartement. Après sa collecte, il met l'autorisation dans sa poche et disparaît en direction de la cour arrière pour récupérer la brouette.

    Le trajet se passe plus lentement que la veille. Arrivé au dépanneur, Peewee se dépêche d'encaisser l'argent des bouteilles avant de demander à voir Pierrot en personne, pour le retrait de Pépé.

    Quand le propriétaire du dépanneur l'aperçoit, il est tout sourire.

    • Peewee mon ami! Comment ça va aujourd'hui? T'es-tu v'nu tu' seul?

    Peewee lui tend le mot et il reçoit l'argent du loyer en beaux billets, sans question aucune. Tout juste comme il allait utiliser son petit pécule personnel pour s'acheter deux cannettes de Laurentide, Pierrot s'approche et lui fait une offre incroyable.

    • Mon Peewee, j't'aime ben toé. T'as l'air d'avoir soif, à soir?
    • Ben… oui, un peu.
    • Prends toé don' une caisse de 24 Laurentide. C'est ma tournée! Aujourd'hui, c'est gratis pour mon chum Peewee.

    En deux temps trois mouvements, Peewee se retrouve seul à l'extérieur de la place. Il a une belle caisse de bière flambant neuve dans sa brouette. Il n'a même pas dépensé l'argent des vides.

    Déjà au septième ciel, Peewee est à cent lieues de se douter que le billet de loterie qu'il a bradé la veille, était un billet gagnant. Il remonte la ruelle de la C avec l'intention de cacher son butin sous le rack à garbad'ge, pour ne pas avoir à le partager.

    Une immense joie l'habite.

    Elle le quitte juste au moment où il aperçoit Boyes-Pépé assis sur le cap de roche qui orne une partie de la cour arrière. Trop tard pour fuir, le vieux a vu la caisse dans le fond de la brouette. Il a l'air en furie.

    • T'as pas dépensé mon argent de loyer? Si c'était pas de mon plâtre, j'te tuerais.
    • Non, non. Calme toé. J'ai ton argent drette là. Tu vas pouvoir compter. Y manque pas une cenne.

    Il regarde Pépé qui est assis sur la masse de roc, dans la cour arrière. Leur Gibraltar, comme ils l'appellent.

    • Hum! J'ai trouvé un beau dix piasses en m'en allant, r'garde, y m'reste encore du change. À ce moment, Peewee exhibe la poignée de monnaie obtenue en contrepartie des bouteilles vides.
    • J'me suis dit mon Peewee, Pépé a été trop bon avec toé. Faque, avec mon dix piasses, j'me suis acheté une 24, et pis là, j'm'en r'venais la boire avec toé. Avec ta jambe d'accident, on peut dire que c'est quasiment un médicament, ce p'tit jus-là. Comme un sirop quand on tousse. Bouge pas, j'arrive.

    Peewee monte lentement l'escarpement abrupt qui mène jusqu'au vieux, assis au sommet du piton. Il tire et pousse sa lourde caisse autant qu'il faut puis, il demande à Pépé de compter l'argent du loyer, après lui avoir remis.

    À cause de la dénivellation importante vers l'ouest, les deux hommes ont une vue imprenable sur un couchant majestueux. Le soleil beurre les toitures du voisinage de jaune velours pendant qu'une splendide journée d'automne s'abîme sur un paysage indifférent. Perdus dans un ciel d'océan bleu-rosé, quelques nuages épars achèvent de braiser.

    Bien calés dans une anfractuosité du roc, les deux copains ont déjà entamé la caisse de bière. Peewee a débouché les premières bouteilles avec ses dents.

    Une légère brise agite les feuilles déjà rouges de l'érable du voisin. Il fait bon. Les pompes de la mine ne grondent plus : elles semblent ronronner.

    Pépé verse sa première larme, après avoir terminé la deuxième bière.

    • Dire que j'pensais que tu m'avais volé. Toé t'es un vrai chum. J'me sens tellement riche avec un ami comme toé. Tu fais honneur à la race, mon Peewee. T'as un grand cœur. Y me l'avaient dit à l'hôpital que j'guérirais plus vite, si j'étais ben entouré. Encore queq' bouteilles de ton r'mède, pis ma jambe va vouloir se calmer. On pourrait peut-être aller danser pis amener Tony, si yé pas su'l'shiff de soir.

    Puis, le silence s'installe. Il n'est troublé que par les reniflements occasionnels de Boyes-Pépé, le décapsulage des bières et le glouglou régulier des longues rasades. À mesure que la caisse se déleste, un profond calme engourdit l'entourage des deux hommes, en état de totale solidarité. Même un long rot sonore, poussé par Peewee, n'arrive pas à altérer le sourire rivé sur son visage.


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  • Commentaires

    1
    Mercredi 4 Juin 2014 à 15:19

    Je te croyais poète....tu l'es ...je te croyais nouvelliste ..aussi  , je te croyais raconteur...toujours, je te croyais.... peintre des mots...bien sûr...mais ce que tu es vraiment c'est cinéaste ...Ouin...t'es le cinéaste ....des bo mots à images...plein plein x

    2
    Mercredi 4 Juin 2014 à 20:48

    Alors Malina, tu aimes les vues. C'est un mélange de genres probablement. Un peu de vécu (les détails les plus invraisemblables), un peu de dentelle pour embellir, beaucoup d'affabulation et la lorgnette déformante du temps.Merci.

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