• Perceptions

    Récit particulier, monté par étapes successives et qui m'aura finalement amené où il aura décidé d'aller par lui-même.

    À moins d'annotation contraire, toutes les images et tous les textes de ce blog sont protégés et ne peuvent être utilisés, en tout ou en partie, sans permission expresse de l'auteur

        

    PERCEPTIONS

    Une journée claire, sertie dans un mois de lumière, renforce la promesse d'un printemps neuf. Il fait bon. Pourquoi pas un dîner de semaine, un peu en amoureux? Je dis « un peu » parce que, une fois au resto, le tourbillon incessant, le bruit de vaisselle qui s'entrechoque sans complexe et le volume des conversations, qui tentent d'assassiner l'hiver qu'on devine agonisant, n'ont que faire des « amoureux ».

    Au matin, j'avais résolument voulu m'approprier cette journée belle. Une marche lente me permet, contre toute attente, une arrivée hâtive : la quinzaine avant l'heure me voit lire le journal en diagonale pour m'isoler de la cacophonie. Arrivé aux avis de décès de la page 88. Je fige ! 88… un doublé, comme mes initiales. Pourquoi cette page pour les décès? Je n'ai pas le temps de trouver un début de réponse à ma question que la page est tournée, machinalement. Mon œil atterrit, que dis-je, mon champ de vision au complet est envahi par le portrait d'un cardinal décédé récemment. Le journal en fait toute une affaire. Il est impressionnant l'homme de robe rouge.

    Si je divise l'espace occupé par sa photo – qui dépasse les trois quarts de la page - par la grandeur moyenne des autres annonces de décès, sa vie (ou sa mort, selon le point de vue) valait quinze fois plus. Je sais bien toutefois, sans rien enlever à son Excellence, que ça ne se calcule pas comme ça. Tout de même, cette mort-là m'apparaît majestueuse : une superbe mort. Malgré tout, l'énorme annonce n'a pas eu droit aux chiffres doubles qui accueillent la section noire. Le départ du bonze rappelé subitement auprès du Grand Patron a été annoncé à la page 90, à la suite des morts ordinaires. Ça me réconcilie un peu avec le sort.

    Je crois un peu aux signes mais… sans y croire trop, trop. C'est comme ça. Parfois je me dis qu'il s'agit d'avertisseurs. Comme un éclairage neuf sur du vieux connu pour nourrir un intuitif futur.

    Dîner très ordinaire. Très! Pas d'ambiance, cuisine tout ce qu'il y a de plus sommaire. Bof! Ma douce avait des obligations tôt en après-midi, je me retrouve rapidement seul, submergé par l'ambiance ordinaire de cette journée qui se voulait extra.

    Je me rends à la caisse pour payer. On me présente une extraordinaire facture au montant de 38,38$. Je suis impressionné parce qu'elle est costaude en comparaison de la contrepartie obtenue. Je m'arrête une seconde de plus pour réaliser que, c'est le deuxième doublé de la dernière heure. En un clin d'œil, pendant que j'acquitte, je me remémore le doublé de ma date de naissance, le doublé de mon signe astrologique qui renaît lui-même dans l'identique doublé de mon ascendant. Ouais! Et voilà qu'aujourd'hui, je suis assailli par les paires de huit! Sur le coup, je ne remarque même pas les 3.

    À la dernière seconde, je déniche l'exemplaire du journal pour en terminer la lecture chez moi. Il fait bon, cette journée est à moi. J'en profite pour faire un petit arrêt au marché pour de menus achats. De quel montant était la facture? Oui, oui : 8,88$!

    J'avoue que ce dernier duo de doublés déguisé en trio m'a fait plier les genoux. Non mais!

    À mon retour, j'ai encore la page 88 en tête. Allez savoir pourquoi, j'y retourne et scrute avec attention les avis de décès précédant celui qui m'a tant impressionné au premier abord. Je ne m'intéresse que rarement à la nécrologie.

    Une petite voix me dit que j'exagère avec cette intuition numérique à la con qui cherche à me raisonner et me suggère que je me laisse influencer par des perceptions arrangées selon mon bon vouloir. Je finis par acquiescer. Ces chiffres répétés, c'est moi qui leur donne un sens particulier. Probablement qu'ils sont aussi nuls que d'autres numéros disparates. Les autres n'auront pas attiré mon attention, c'est tout. Que des perceptions finalement.

    Pendant que je bisse la lecture de la page 88, un avis concernant une inconnue capte mon attention. Belle photo en noir et blanc, tirée par un professionnel. Un portrait de style vieillot qui lui va à merveille. Elle est très jolie la défunte Yvette, elle arbore fièrement une mi-trentaine éblouissante. Tellement que je m'intéresse aux petits caractères qui la définissent. Je veux mieux imaginer sa vie, ses amours, ses goûts. Je lis lentement le petit tas de lettres dans lequel on l'a enfermée. Je découvre qu'elle est décédée à l'âge vénérable de 89 ans. Cet avis de décès m'interpelle de plus en plus. Le texte et la photo sont en totale contradiction.

    La vieille dame du cercueil, probablement ridée et amaigrie, avait peut-être décidé de longue date de tout faire pour ne pas faner. De l'intérieur, elle devait, encore aujourd'hui, se percevoir comme étant dans la pleine force de l'âge. C'est l'image qu'elle a voulu que le monde garde de sa personne. Je suis impressionné par la perception qu'on peut avoir de soi, comparée au regard que les autres portent sur nous.

    Un autre doublé, plus lourd de conséquences qu'une bête association de chiffres : un visage pour la galerie et un, tout intérieur, qu'elle gardait pour elle, qui animait sa vie en lui permettant probablement de retarder l'inéluctable déchéance. Peut-être son secret de jouvence. Une enveloppe charnelle impossible à désavouer tellement l'entourage la rappelle et, une autre dimension, plus intime, qui prend vie et s'anime en l'absence des gens et des tains de miroirs. Une aura de fantasme perpétuel. Une fine mais indélébile perception qui a jadis défini son entièreté. Une nuée grisante qu'elle porte en elle comme un fantôme en errance. Peut-être sa folle matérialisation d'un espoir de retour en arrière.

    Cette photo de la page 88 me semble finalement être une ultime vengeance sur les affres de la vie. J'en viens à penser que cette dame a voulu orienter la mémoire de son entourage : l'obliger à fixer son passage dans la vie, sous la marque d'un soi passé, évaporé depuis longtemps. Les gens pourront ainsi oublier plus rapidement le soi récent, vieilli, usé… fraîchement évaporé.

    C'est fort ça.

    J'aurais aimé la connaître pour savoir si mon intuition à doublons m'a amené sur une piste crédible. On ne saura jamais.

    L'exercice me ramène moi; à la perception que j'ai de ma personne. J'y trouve presque autant d'écart que l'Yvette semblait nourrir à propos d'elle-même.

    Je ferme les yeux, je me questionne. Je n'ai pas d'âge! Des ambitions en masse, même si elles évoluent. Un petit détour devant ma glace me ramène à la réalité de ma carcasse, celle que les autres perçoivent. Pourtant je suis multiple, mais il n'y a que moi à le savoir. Je parle rarement du bon vieux temps. Le temps bon est actuel et je pense profondément que c'est bien comme ça.

    Qu'est-ce alors qui me bouscule, m'interpelle? Je me dis que moi aussi je partirai un jour. Ça sera à regret, peu importe l'heure. Aujourd'hui, en une belle journée de printemps, je prends conscience qu'à mon automne tardif, je veux que mes connaissances et mes proches puissent choisir eux-mêmes l'image qu'ils garderont de moi.

    J'ai vieilli au cours des ans. J'ai eu ma part de succès et d'insuccès. J'ai embrassé plusieurs passions. Je me suis souvent bâti et maintes fois défait. Je suis multiple, je suis en mouvement. L'intuition de mes doublés m'aura préparé à offrir à ceux qui m'ont connu, un menu à la carte. Lequel de mes succès les aura séduits? Lesquels d'entre eux se seront trouvés grandis du fait de mes infortunes? Vrais et faux personnages qui gravitent; hirondelles à printemps, papillons de nuit; je leur laisse le choix de l'image qui épousera la forme de leur perception toute personnelle du moi que j'ai été. C'est mon legs.

    Pour ma part, ni ange ni diable; ni cardinal ni Yvette, je serai, à ces heures, d'un voyage que je veux paisible et serein. J'ai suffisamment aimé ma vie pour la dompter et la contraindre à bien me servir. Je compte bien apprivoiser ma mort de manière semblable; en faire une complice.


    Tags Tags : , ,
  • Commentaires

    1
    Sue
    Lundi 25 Mai 2015 à 03:27

    Sous des dehors de légèreté, je retrouve une profonde réflexion. Je relirai ce texte 88 fois.

    2
    Mardi 26 Mai 2015 à 15:22

    Tu pourrais te limiter à 2 fois 8 fois... l'effet pourrait être le même et tu sauverais du temps.

    3
    Jeudi 11 Juin 2015 à 12:57

    Je me souviendrai de celui qui a fait naître Novembre...

    4
    Mercredi 24 Août 2016 à 01:54
    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :