• Remort

     

    À peine réel mais pas plus un songe.

     

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    REMORT

     

    Au centre de la place il y a le maître-autel. Somptueux, orgueilleux d'ornements.

    Je célèbre.

    Devant, un océan de gens assis, émus. Certain sont contents. Fiers d'eux-mêmes. D'autres sont contents pour moi. Fiers de moi… Mais ça ne m'importe pas vraiment, ils ne sont que spectateurs. Je célèbre, donc je suis l'unique acteur. Je les regarde sans envie et sans véritable haine ou reconnaissance particulière. Ils l'ignorent mais, eux aussi ont été acteurs dans ma vie, en leur temps. Bons ou mauvais troubadours, ils auront joué un rôle induit en eux. Aujourd'hui, c'est terminé. Une lourde balustrade de bois ouvré m'en sépare. Aussi bien dire une galaxie.

    L'endroit est vaste, exagérément haut. Le plafond-cathédrale baigne dans tous les tons de bleus imaginables. Comme les sept ciels superposés. Plusieurs grades et nuances pour chacun. Des visages sont peints aux pourtours du plafond, par endroits. La face d'êtres qui m'auront été chers. Certains sont encore en moi, même s'ils ont disparu depuis longtemps, ou depuis peu. Ils se reconnaissent.

     

    Je célèbre et je suis bien.

    Je sais que le plafond de la pièce est une illusion. L'assemblée ne s'en doute même pas. À cette pensée, je m'orne le visage d'un sourire un brin malicieux.

    Tout autour de la nef, à différentes hauteurs, de petites niches abritant des icônes. Les murs sont ornés de ces alvéoles irrégulières. De ras le sol jusqu'à la base du dôme. Représentations tangibles de ce que m'auront laissé les véritables rencontres de mon parcours. Un lot imposant pour les formes de mes amours. Des corps statufiés répliquent fidèlement les avenues qui ont attisé tant de braises. Je m'y serai consumé le cœur, lentement. J'aurai usé de l'amour comme on fait chiche usage d'eau bénite. De cet amalgame, une niche ressort, plus grande, plus imposante, plus éternelle.

    Chaque encastrement est sobre d'allure. Malgré tout, leur alignement irrégulier m'interloque. J'y vois d'innombrables et doux espaces temps scintiller généreusement sous les reflets des trois lampes du sanctuaire. Remord rouge. Rouge ardent, rouge vie. Des reflets tels les écailles d'un élégant poisson mythique, mi doux épaulard, mi ardent requin, quelques secondes avant la capture. Dernier baroud aux émotions hautes en cœur ou enfouies.

    L'autre lot de niches est comblé par les profils de quelques riches amitiés. Comme le fil solide attachant fermement les parties d'un vêtement. Amitiés pour combler les manques, les limites de tout. Relations plus discrètes, moins flamboyantes mais plus névralgiques. Telles un filin, unique rempart de l'équilibriste contre le vide, le néant total.

     

    Je célèbre, j'officie aux amis et aux amours.

    J'officie en pudeur sous les trois discrètes lampes, rouge sang. J'officie en éclat. Je célèbre cette riche lumière d'amour.

    Mais, j'officie surtout sous un règne de bleu déversé par les dômes. Bleu de mer indissociable du bleu de ciel. Comme si je me vêtais de bleu sombre pour toutes les émotions lourdes, solennelles et, en même temps, de bleu pastel pour la finesse des chatoiements d'une seule émotion particulière. Orné d'une texture de tendre amour.

     

    Je préside une belle fête.

    Dans tout le bâtiment, le ton des colonnades, les rosaces finement et patiemment ciselées vainquent la lourdeur menaçante des boiseries sombres. Elles se teintent malgré elles aux jets capricieux coulant des vitraux encastrés dans les voûtes du plafond. Les intensités toujours bleutées déforment: bleu sobrement pâle ou délavé à l'extrême. Bleu roi, bleu d'encre, bleu turquoise ou bleu-vert… D'autres reflets amènent des bleu nuit, marine ou bleu horizon. Du bleu en myriades. Aussi, quelques filets de lumière crue prennent naissance aux motifs des vitraux et dégradent le jaune coco du soleil extérieur. Un baptême tellement éblouissant qu'il ferait mentir toute tentative de description trop soutenue. Un baptême de pure et extrême émotion. Inquiétant comme le fil de la lame d'un rasoir. Trop bleu. Parfois violent. Médusant. Je plisse les yeux.

    Le long des allées secondaires et à l'arrière, dans la pénombre, de discrètes cabines de confessionnaux en usage. On y murmure, je l'entends. Tantôt je devrai les visiter une à une, côté opposé, pour y livrer mes versions de ce que les gens y auront laissé à mon sujet.

    Sur les murs, en appliqués, d'immenses représentations d'un chemin de croix. On y lit clairement mes nombreuses douleurs de vie. À la dernière station, la riche Paix du repos. C'est le chemin de croix de ma vie. Onze des principales épreuves que j'ai eu à traverser. Puis, en finale, une représentation abstraite du petit passage obligé. Je peine à voir exposé sans pudeur, ces tristes événements. J'aurais préféré oublier complètement. Je sais bien qu'ils sont enfouis en moi mais je sais aussi que je ne peux les conserver. Ils ne m'auront appartenu que le temps de mon voyage de vie. Tranches de temps étalées. Les afficher, les exposer, est l'unique façon de leur donner un sens.

    Je délaisse l'autel central et me dirige avec assurance vers le prêche, greffé à une magistrale colonnade sur la droite. Le bois sombre, l'agencement prétentieux de la plateforme me rebutent mais ne suffisent pas à me décourager d'y monter.

     

    J'officie, j'ai un message à livrer.

    L'assemblée, pesamment silencieuse, attend mes mots qui ne viennent pas. Qui ne viendront pas. Je pense de toutes mes forces à ce que je voudrais léguer à ces gens qui se sont déplacés pour moi. Finalement, mon émotion ne sera reçue que par ceux qui voudront bien se laisser toucher par un minuscule éclat bleuté, réfléchi sur leur personne. Les autres n'y sont que pour la galerie.

    De mon perchoir, je scrute l'allée centrale. Vingt-huit gerbes de fleurs sauvages ornent l'extrémité des premières rangées de bancs. Quatorze de chaque côté. En plus, vingt-neuvième éloge, une urne géante débordante de floraison crache vingt-huit variétés de fleurs gerbées entourant une marguerite jaune éclatante, orgueilleuse. Une seule marguerite, superbe hélianthus. Je suis content de partir à la saison des fleurs. Pourtant, c'est tellement la vie.

    Au jubé, les immenses tuyaux des orgues grondent et soufflent. Ils s'expriment à la manière de la corne à brume des locomotives de la mine. Celle qui m'a pénétré jusqu'à la moelle pendant ma tendre enfance. Aujourd'hui, un solennel alléluia y prend vie puis dévale vers moi à toute vitesse et me happe au passage, me laissant vacillant. C'est chaud et doux. Enfin.

     

    Doux!

     

    Comme maintes fois au cours de ma vie, je redescends lentement les marches sans avoir parlé. Pour une fois, j'en suis satisfait. Satisfait de ne pas avoir parlé. Content d'avoir offert à qui veut prend, le meilleur de moi sans distorsion. Je suis à la racine de tous les mots. J'y arrive enfin.

    Avec efforts, je me traîne vers la lumière d'océan céleste sous les lourdes dorures de la nef. Un confortable silence turquoise me porte.

     

    J'officie mais le choix n'est pas mien.

    Aujourd'hui, pour ma deuxième mort, j'ai le cœur, l'intérieur de la tête, aussi calme, aussi apaisant qu'une cathédrale : dantesque! Réplique exacte de l'intérieur fastueux de la basilique Notre-Dame de Montréal.





  • Commentaires

    1
    farniente
    Dimanche 13 Avril 2014 à 05:01

    Et moi je cherche la clef... pas même de tapis à soulever.

    Donc, relecture en sortant les antennes.

    Farniente

    2
    Lundi 28 Avril 2014 à 15:15

    Nous mourrons tant de fois, avant de mourir...

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