• Revanche

    Un regard différent pour une personne différente.

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    REVANCHE

     

    Monsieur Ba'geron revient de la messe de huit heures. Le pas altier, il tient son journal du matin roulé serré sous son bras. Arrivé devant le 4646, il monte lentement les marches du perron. L'entrée de son logis, c'est la porte de gauche : il habite un des deux appartements à l'étage. En bas, au rez-de-chaussée, c'est Alcide, le propriétaire.

    Monsieur Ba'geron fait jouer sa clé dans la serrure. Avant de pénétrer à l'intérieur, il laisse traîner un œil sur le journal La Presse déposé devant l'autre porte, celle d'Alcide. Le camelot qui passe dans le coin, c'est le neveu de Ti-Poche. Pour un dimanche matin, il est passé tôt. Pendant la semaine, le jeune homme s'acquitte de ses livraisons longtemps avant de partir pour l'école mais le weekend, il fait parfois la grasse matinée.

    Ti-Poche, c'est leur voisin de ruelle. Sa maison est située directement derrière celle d'Alcide, tout près de l'entrée d'une des cours des Shop Angus. Il fait office de gardien des installations depuis des années. C'est exigeant cette tâche parce que, depuis que Ti-Poche a été nommé watchman, il est en fonction sept jours sur sept. Quand il doit s'absenter, il se fait remplacer par Banane, son locataire. Une fois par semaine, Ti-Poche remplit un rapport d'activité. Un patron passe prendre le constat... et un café, par la même occasion.

    **

    Assis dans un coin de son salon, derrière des rideaux à demi tirés, Alcide sursaute en entendant le cliquetis de la clé de monsieur Ba'geron. Le barillet de la porte d'à côté émet un bruit indigeste quand on l'actionne. Alcide attend ce moment depuis un bout de temps. L'attente a été longue, il a trouvé le moyen de s'assoupir; normal, il se lève toujours à cinq heures. Été comme hiver, jour de semaine ou pas. Tantôt, il a été témoin du flop du journal atterrissant contre sa porte. Il ne l'a pas ramassé.

    Ce matin, Montréal est maquillé d'été. Juin orne la rue Bourbonnière de beau soleil neuf. Le nouvel été brille. Sollicités, les bourgeons ont craqué depuis déjà quelques semaines pour ouvrir la voie aux nouvelles feuilles, maintenant bien implantées.

    Le neveu de Ti-Poche c'est un vlimeux! Habile à part ça, même dans la pénombre. Quand le temps est beau, comme ce matin, il ne descend pas de sa bicyclette pour ses livraisons. Il roule ses journaux biens serrés et les empile à l'avance dans son panier. Arrivé devant la maison du client, il lance le rouleau compact avec précision. En général, ça atterrit tout contre la porte. L'hiver, ou quand le temps est moins clément, il descend de sa selle, gravit prestement les marches du perron et coince le journal dans la poignée de la porte. Ce matin, La Presse est un peu mince. Le dimanche les nouvelles sont moins nombreuses que le samedi où il y a toujours plein de cahiers spéciaux d'insérés, ça rend le journal bedonnant à souhait. Alcide entend monsieur Ba'geron refermer la porte extérieure derrière lui.

    Dehors les angles des choses sont adoucis par le jaune matinal, tiède et timide. Alcide a vu naître la journée en silence. Jeanne son épouse, se lève toujours plus tard, il ne veut pas la déranger.

    Il attend que les pas de son locataire agonisent dans l'escalier et meurent finalement dans le loyer du haut. Monsieur Ba'geron chausse toujours ses pantoufles en entrant. Le claquement de ses semelles se mute alors en discrets petits teufs-teufs.

    Après un autre court moment d'attente, Alcide ouvre sa porte et ramasse son quotidien. Dehors, la ville affiche la discrétion des journées chômées. Il appuie son épaule dans l'embrasure de la porte d'entrée, coupe la ficelle du journal avec le petit canif qu'il a toujours sur lui. Il déplie ensuite les longues pages en les examinant méticuleusement. Il regarde longuement les photos des premières pages. Finalement, il replie le quotidien avant de saluer sa voisine, madame Théoret, qui vient de sortir de chez-elle pour aller magasiner. Elle veut arriver à l'ouverture des portes des magasins, pour profiter des articles en solde. Alcide referme sans bruit la porte d'entrée et regagne l'intérieur de son logis. Sa Jeanne se lèvera bientôt et trouvera sa Presse sur la table de la cuisine. Elle pourra lire les nouvelles du jour avec son premier café. Jeanne la sienne… son amour, son amie.

    Alcide dépose le journal au centre de la table et dresse le couvert du déjeuner : deux assiettes, deux couteaux, deux tasses. Pas besoin de fourchettes le matin. Satisfait, il retourne à pas feutrés vers son fauteuil au salon. Avant de se rasseoir, il écarte les rideaux d'un cran supplémentaire ce qui lui livre une vue en cinémascope sur son bout de rue. Le calme ambiant l'imprègne peu à peu. Il se sent bien.

     

    **

     

    Un jour quelqu'un a raconté à Alcide que le Montréal Matin c'était un bon journal pour se tenir au courant des actualités quotidiennes mais, cette même personne lui avait dit également, que les sujets des articles y étaient traités sans trop de profondeur. La Presse ou Le Devoir c'est mieux. Il avait bien écouté son interlocuteur et avait acquiescé à ses remarques.

    Jeanne n'aime pas Le Devoir. Quand Ti-Poche a informé Alcide que son neveu distribuait La Presse pour gagner quelques sous, Alcide lui a vanté les mérites du journal et s'est abonné illico. Il a même payé un mois à l'avance. Comme les bons comptes font les bons amis, Alcide n'a pas hésité une seconde à payer plus que son écot pour l'abonnement.

    • T'es ben swell pour le p'tit, Alcide. Tu pourrais payer à la semaine tu sais.

    Ti-Poche et Alcide sont amis depuis plus d'une trentaine d'années. Plus précisément depuis qu'Alcide a fait construire cette maison pour lui et sa première femme, Suzanne. C'est un bon voisin. Au fil des ans, Ti-Poche est devenu comme un membre de la famille : quelqu'un d'important qu'on invite à l'occasion et qu'on ménage.

    **

     

    Monsieur Ba'geron lui, il lit le Montréal Matin. Il préfère passer le prendre au dépanneur Marquise, après sa messe. Sans sa messe et son journal, la journée de monsieur Ba'geron est moins bonne. L'obligé petit crochet quotidien pour l'achat du journal, rallonge sa période d'exercice. C'est bon. Depuis qu'il a pris sa retraite de la plomberie, monsieur Ba'geron est moins actif.

     

    **

     

    • Regarde, c'est lui le maire de Montréal. Il dit que les taxes n'augmenteront pas cette année. Jeanne achève sa lecture et commente sans quitter l'imprimé des yeux.

       

    • J'ai vu sa photo à matin.

       

    Alcide est maintenant assis dans sa barçante, dans le coin de la cuisine et regarde sa Jeanne siroter son deuxième café en parcourant La Presse. Alcide s'attarde rarement à la table.

     

    • Finalement, il y a bien peu de nouvelles intéressantes. Tu veux savoir ton horoscope?

    Alcide ne répond pas mais l'état de sa vie amoureuse et de sa santé financière tel que révélé par les astres, l'intrigue et le rend toujours joyeux. L'horoscope de ce matin n'échappe pas à la règle pendant qu'il continue à se bercer. Son allure bon enfant, attentif à tout, tire un sourire au visage encore ensommeillé de Jeanne. Il redouble d'attention et fronce même les sourcils en entendant les prédictions.

    Sa Jeanne lit l'avenir dans le journal!

    Alcide a travaillé pour la Dow pendant plus de 40 ans. Il lavait les grandes cuves de maturation de bière. Un travail très physique. Quand il a pris sa retraite, l'an dernier, on lui a fait une belle fête et remis plein de cadeaux. Il a reçu une lettre du grand patron de Dow : le Premier! Il s'adressait à lui en l'appelant monsieur. Alcide en est très fier. Tellement, que Jeanne a mis la lettre dans un cadre et l'a accrochée sur un des murs du salon. Il avait rencontré ce monsieur grand patron une fois, alors qu'il faisait une tournée de l'usine. Il parlait uniquement en anglais mais il avait l'air sympathique. Il souriait beaucoup. La lettre est en français. Ça dit même au début « Cher monsieur Brazeau… ». Alcide raconte qu'on se sent quelqu'un quand on reçoit des lettres comme ça. Si un visiteur lui en parle, il pointe le Cher du doigt et lit à voix haute les trois mots appris par cœur : orgueil en prime.

    À son départ, il y a aussi eu un grand banquet dans un hôtel de riches du bas de la ville. Ils étaient une dizaine d'employés à quitter leurs fonctions. Sa montre en or, Alcide la porte seulement pour les sorties. Surprise des surprises, ses confrères de l'équipe des cuves se sont cotisés et lui ont offert une magnifique chaise berçante en cuirette d'un beau brun luisant. C'est dans cette barçante, comme il l'a baptisée, qu'il est assis pendant que Jeanne achève sa lecture.

    • J'ai fini le journal, tu peux le prendre quand tu veux.

     

    **

    Alcide se berce encore un moment alors que Jeanne débute son petit ménage. Il préfère sa barçante à la balançoire à toit que Ti-Poche a installée dans sa cour. L'été, c'est là que monsieur Ba'geron passe ses après-midi à jaser avec son voisin. Parfois, Banane se joint à eux. Alcide aime mieux se faire discret et espacer ces conversations de voisins. Pourtant il aime bien les Ba'geron. Quand Suzanne, sa première femme, est décédée il y a quelques années, c'est madame Ba'geron qui descendait lui faire à souper. Elle lui préparait aussi ses lunches pour la Dow. Alcide ne l'a pas oublié. Il a une mémoire phénoménale. Peu après cet épisode, il a rencontré sa Jeanne… sa dévouée.

    **

    Plus tard en journée, Alcide vient à peine de sortir dans la cour arrière que l'invitation de Ti-Poche résonne.

    • Alcide… Alcide arrive donc'. Ça vient de l'autre côté de la ruelle. Il reconnaît le profil de monsieur Ba'geron, assis avec son voisin dans sa balançoire à toit. Il relit distraitement les nouvelles du Montréal Matin. Monsieur Ba'geron lit son journal plusieurs fois dans une journée. Le matin, à sa première lecture, il l'aborde par la fin, à cause des spôrts. Pour les autres lectures, c'est à partir du début. Alcide l'a vu faire comme ça plusieurs fois. Là, il est installé avec Ti-Poche et va jaser jusqu'au souper, c'est sûr.

       

    • J'arrive! J'arrive, ça sera pas long.

       

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    • Tu vas être correct pour tes taxes encore cette année mon Alcide. Monsieur Ba'geron, assis seul de son côté de la balançoire, prend un air sérieux en examinant la nouvelle. Il a chaussé ses grosses lunettes.

       

    • Je sais, j'ai lu ça, à matin.

       

    • Mmm… As-tu vu, le Canadien se prépare à échanger plusieurs joueurs. C'est pas dans La Presse que tu vas avoir le compte-rendu spôrtif le plus complet. Tu devrais t'abonner au Montréal Matin, tu pourrais lire toutes les nouvelles du spôrt.

       

    Alcide regarde Ti-Poche en souriant et ne répond pas. De toute façon, monsieur Ba'geron est trop occupé à feuilleter son papier, il ne s'en rend pas vraiment compte. Il est encore en train de donner son avis sur les articles du jour que la mélopée d'Antonio, le vendeu' de bettes, se fait entendre. Ce matin, après avoir lu sa Presse, Jeanne a écrit sa commande de légumes sur un bout de papier. Alcide l'a précautionneusement placé dans son portefeuille. Ti-Poche devra continuer seul à écouter les doléances de monsieur Ba'geron.

    Dans la ruelle, Antonio chante la rengaine de son inventaire en marchant derrière la camionnette conduite par son gendre. Il n'y a pas si longtemps il hantait encore les ruelles du quartier avec son cheval et sa charrette. Italien d'origine, Antonio possède quelques arpents en culture et des serres, au nord de l'île. Chaque année, aussitôt que ses cultures ont donné, il arpente les ruelles d'un territoire qu'il s'est fait assigner par la ville, pour vendre ses produits maraîchers. Les ménagères sortent sur les balcons et interpellent l'italien. Antonio s'est taillé une réputation de négociant honnête. Alcide aime bien entendre le boniment porté par sa voix de stentor.

    • Deeemandez mes cârottes, c'est les plus fraîches… pause… J'ai des pétaques ben nettes, du choux ben doux… Antonio a les plus gros navots!

    Alcide se dirige vers lui en levant la main qui enserre déjà sa liste d'achat.

    • Téonio, Téonio.
    • Alcidio, mon ami. Cé quoi que tu veux manger, là?
    • Ah! Euh! Oui, c'est écrit sur mon papier, là. Vous passez plus tôt que d'habitude monsieur Téonio.
    • Jé trop la productionne là, jé dois vendre plousse, sinon y'a pas dé sous pour Tonio. Madame va bene je l'espère?
    • Oui, oui, elle m'a dit de vous saluer monsieur Téonio.

    Blanche Ba'geron descend le colimaçon de l'escalier arrière de son logement pour voir de près les légumes du vendeur itinérant au même moment où Alcide achève de payer.

    • À la prochaine mon ami Alcidio. Puis, augmentant le volume de sa voix déjà solide, il reprend : Venez voir les navots de Tonio! C'est les plus beauuuux!

    Antonio a rapidement fait quelques pas vers madame Ba'geron en reprenant son boniment.

    Après le désert froid de l'hiver, la ruelle renaît pour l'été. La voix typée d'Antonio, modèle à sa façon la parcelle de temps chaud. Suspendu au-dessus d'un vide sans nuages, le soleil baissier commence à étendre un peu d'ombre derrière les gens. À cette heure-ci, il réchauffe : il ne brûle plus.

    **

    • Tu vas retourner voir Ti-Poche dans la cour après souper?

    Alcide termine lentement son thé. Il ne répond pas tout de suite à Jeanne. Avant de faire son souper, elle avait lavé et paré les légumes du repas. Elle avait laissé les rognures sur le comptoir de la cuisine qui était encore en désordre.

    • Tu aimerais mieux que je sorte pas, hein?
    • Tu le sais Alcide, le dimanche soir on a du travail.

    Oui, Alcide sait ce que sa Jeanne a en tête. Jeanne… sa complice.

    Sans répliquer, Jeanne dessert rapidement la table et commence sa vaisselle en première vitesse, comme à tous les dimanches soirs.

    **

    • C'est ça… continue.  « A »… « l »… bien. Le « c » maintenant. La dernière fois tu l'as réussi du premier coup.

    Les rideaux de la cuisine sont tirés même s'il reste une bonne heure de clarté. Alcide, crispé, a la tête penchée sur la feuille blanche que sa Jeanne a posée devant lui. Le stylo bille macule le papier de traits irréguliers à cause de l'emprise trop serrée des doigts. Comme à chaque fois, Jeanne a débuté la leçon en prenant un moment pour pointer les lettres de son nom à tous les endroits où elles se retrouvent imprimées sur la première page de La Presse. Ils en sont rendus aux exercices pratiques. Alcide transpire, se sent vulnérable. Jeanne se tient debout près de la table et magnifie les modestes progrès de son conjoint analphabète.

    Alors qu'il était enfant, les parents d'Alcide avaient dû choisir de le faire travailler à la ferme plutôt que de lui faire fréquenter l'école du rang. Plusieurs fois au cours de sa vie, Alcide a subi les moqueries de son entourage quand les gens s'apercevaient qu'il ne savait pas lire ou écrire : pas même son nom.

    Jeanne… sa totale, est fière de son homme tel qu'il est. Il a la compétence des émotions et la générosité de cœur des personnes bien nées. C'est amplement suffisant pour elle. Les lettres d'Alcide; ses lettres de noblesse, ce sont l'amour, la sincérité et la bonté qui émanent de sa personne.

    L'hiver dernier, le livreur d'huile a fait une livraison même s'il n'y avait personne à la maison pour accuser réception. Il avait laissé une facture à signer. Pour la première fois depuis des années, Alcide avait demandé l'aide de Jeanne plutôt que de la laisser signer à sa place. Avec son support, il avait voulu relever le défi que représentait la graphie à apposer sur l'accusé de réception.

    Avec des gestes solennels, il s'était assis à la table. Jeanne avait posé sa main par-dessus ses doigts courtauds et y avait placé le stylo correctement. Le sourire et les yeux de Jeanne s'étaient ornés de tendresse pendant que sa main gracile guidait celle d'Alcide. La tension causée par l'effort intense était palpable.

    • Il est beau mon nom écrit comme ça. Si tu veux m'aider, j'aimerais apprendre comment faire… juste pour mon nom. Pour le reste, il est trop tard. Avec toi, je pourrais peut-être réussir ça.

       

    • Tu écris déjà de beaux mots d'amour dans mon cœur depuis longtemps, tu sais. Je te promets que tu vas écrire ton nom avec élégance bientôt. Tu vas l'écrire partout où tu voudras.

    En disant ces mots, le sourire de Jeanne s'était paré d'une émotion subtile. Quelque chose avait embrouillé le regard d'Alcide au même moment. Un pacte venait de se sceller.

    **

    • Tu peux l'écrire quelques fois encore? Attention à la petite patte du « e » à la fin.
    • Je suis fatigué. Je dois emballer les vidanges de la journée. La collecte se fait demain.
    • Je suis fière de toi Alcide, tu écris maintenant ton nom presqu'aussi bien qu'un médecin trop instruit.
    • Tu penses vraiment que je pourrais faire médécin, lança Alcide à la blague.

    **

    Lundi matin, 5 heures 30. Alcide retourne son salut à l'éboueur qui vient de ramasser les boîtes de carton bien alignées au bord de la ruelle. La sortie des poubelles à la ruelle, c'est la première tâche d'Alcide, dès son réveil le lundi matin. Une fois, le type avait dit à Alcide qu'il avait les plus belles vidanges en ville. La poussée d'orgueil avait été immédiate.

    Il est maniéreux le Alcide. C'est sa façon à lui de tirer son épingle du jeu. Par exemple, hier, après ses pénibles exercices d'écriture, il s'est rapidement réfugié dans une autre partie de sa routine du dimanche soir : préparer les vidanges pour la collecte d'ordures ménagères.

    Pas n'importe comment cependant.

    Au cours des années, il a donné à l'exécution de cette tâche ingrate, une allure toute personnelle. Il lui a donné un sens.

    D'abord il débarrasse la table. Ensuite il y étend, ouvertes à pleine grandeur, les premières pages de La Presse du jour. Trois ou quatre pages d'épais. Il opère lentement et en profite pour regarder une dernière fois les images qu'il a déjà examinées le matin.

    Par après, il puise dans le petit bac de déchets de la cuisine et place un tas d'ordures et de rognures de fruits et de légumes au centre des pages. Ça fait une boule pas trop grosse dont l'humidité se perd dans le papier du journal. Les petits caractères d'imprimerie des feuilles se gondolent en même temps que la première couche de papier. La Presse devient illisible, peu importe les compétences du lecteur. Ensuite, il replie les extrémités pour les ramener par-dessus le centre avant de rouler soigneusement le tout pour en faire un joli paquet de la grosseur d'une pâte à pain prête à lever. Il place son emballage propret à l'autre extrémité de la table avant de recommencer le manège en utilisant les quelques pages suivantes. À la fin, une pile d'une dizaine de paquets de feuilles de journal, tous égaux, donnent du profil à ses détritus. Il les place dans une boîte de carton à la cave en attendant la collecte.

    Sourit-il à la fin de son rituel? Nul ne saurait le dire, mais il est content. Il a trouvé un moyen d'utiliser le journal lui aussi. Sa façon en vaut d'autres.

    **

    Alcide est maintenant revenu s'asseoir dans son fauteuil au salon, en attendant que Jeanne… sa lumière, se lève. Il a entendu La Presse du lundi, choir contre la porte. Le lundi, le journal aminci émet un flop léger en atterrissant. Le neveu de Ti-Poche a de l'école aujourd'hui, il est passé tôt. Monsieur Ba'geron vient de partir pour sa messe de huit heures. Comme à tous les jours, Alcide attendra que son voisin ait témoigné de la livraison de La Presse avant d'en examiner les images.

    • Une autre journée ensoleillée, se dit-il en regardant la rue Bourbonnière s'animer peu à peu.

    Alcide distille lentement le bonheur qui l'habite. Il a hâte de « lire » son journal, lui aussi.


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  • Commentaires

    1
    Lundi 30 Juin 2014 à 18:26

    Super hein...Jeanne ?

    2
    Mercredi 2 Juillet 2014 à 04:48

    Eh, salutations. Oui dans son univers en tout cas. Comme ça arrive souvent, les détails les plus invraisemblables de ce récit sont véridiques.

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