• Télébi 2

    Suite et fin.

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    Télébi 2

    (suite)

     

    • … Roméo et sa Juliette seront heureux…

    Peu à peu, d'heures longues en longues soirées, Roméo reprend son manège. Il force l'appareil à s'adresser à lui, autrement que par sa bête sonnerie paniquante. Grâce à son concours, il se forge une réalité accommodante et gomme quelques trop vives arêtes de son passé.

    Une chose cependant. Depuis sa conversation avec Naabish, le rituel a changé. Comme avant, il s'appelle afin que la voix intemporelle de son ex amoureuse arrose la plante d'espoir qu'il cultive toujours à son cœur. Rien d'assez significatif pour en vivre, mais juste ce qu'il faut d'intensité pour ne pas mourir complètement.

    • … Roméo et sa Juliette seront heureux…

    Il se rassure par les seuls mots qu'il juge bon de retenir. Mais maintenant, au lieu de raccrocher immédiatement après le message, il reporte le retour navrant vers son monde dévasté. Il s'est choisi une autre errance qui retarde un peu plus la dure réalité. Il revisite systématiquement la section technique de Télébi, juste pour voir comment ça se passe chez les autres.

     

    Au début, il a volontairement écouté les messages stockés dans les boîtes vocales de gens qu'il connaissait. Ça le rendait encore plus malheureux. Non pas à cause des informations entendues, mais plutôt à cause du rôle qu'il se voyait jouer. Dans les temps lointains, c'était la standardiste qui écoutait en douce les conversations des gens. Il suffisait d'un tempérament un rien vipère pour que quelques gouttes de venin distillé n'empoisonnent les réputations.

     

    Il ne se reconnaissait pas dans ce jeu. Il ne voulait pas de ce rôle.

     

    Il a pourtant continué son manège mais il s'est rapidement posé le défi de ne s'intéresser qu'à des numéros choisis au hasard : des numéros de personnes qu'il ne pouvait identifier. Parfois il choisissait des coordonnées ne contenant que certaines séries de chiffres, peu importe l'ordre. La séquence changeait à chaque fois. Jamais deux fois le même numéro. De cette façon, l'aventure anonyme ouvrait plein de portes dans sa tête. Sans censure, sans retenue aucune. L'imagination faisait le reste. Dieu sait qu'il avait des aptitudes pour fabriquer lui-même ses propres images. Les longues heures passées seules chez-lui avaient fertilisé le terreau.

    D'après les messages d'accueil ou ceux laissés par les appelants, considérant les mots, le ton de la voix, il essayait de s'imaginer la vie de ces inconnus. Il essayait de cerner leurs traits. C'était devenu son roman feuilleton quotidien. Une histoire sans titre : sans fin. Que des appels brefs, à l'aveugle, effectués vers des inconnus.

     

    Et puis, il y a eu LA fois…

     

    La fameuse fois où il avait décidé de raffiner son approche. Il appellerait un numéro calqué sur le discours d'un croupier à des tables de jeux.

     

    • Pair, noir et gagne… rouge, impair et passe…
    • Ce soir ça sera, pair, impair et bisse.

     

    Un chiffre pair, n'importe lequel. Un chiffre impair, pas plus choisi. Après, il reste à répéter encore les deux mêmes chiffres à la suite. L'indicatif demeure toujours invariable. Ça doit être quelqu'un de la localité mais sa sélection doit être le fruit du hasard, comme à une table de jeu.

     

    Le message d'accueil est féminin. Plutôt jeune. Ambigu de ton.

    • Vous avez rejoint la boîte vocale de Renatte. J'apprécie vos messages.

    Rien d'autres. Court et sec mais chaleureux.

    • Voix molle, se dit Roméo, avant de faire le dernier code technique permettant d'entendre les messages laissés.
    • Renatte, rappelle-moi veux-tu. Arrête de m'ignorer. Tu ne peux pas me faire ça. Biiip

    Et puis…

    • Ça fait plusieurs messages maintenant. Je ne t'appellerai plus si tu me le demande clairement, mais j'aimerais te voir juste une fois. J'ai des choses à t'expliquer.

       

    Roméo raccroche. Il se trouve presque chanceux quand il réalise que, contrairement à ce qu'il pensait, toutes les peines du monde ne sont pas suspendues à son dos. Il a cette tendance à s'appesantir facilement sur son sort.

     

    • Eh ben!

     

    Le lendemain soir, il ne s'injecte qu'une seule fois l'éternel message d'espoir de sa Juliette avant de se demander si l'inconnu avait obtenu son rendez-vous. Il enfreint ses propres règles d'unicité d'appel qu'il s'était donné et rappelle chez Télébi. Le numéro à chiffres jumeaux de Renatte est facile à retenir. Il le compose sans hésitation.

     

    • J'ai bien reçu ton message Renatte. Je t'en remercie. Ce soir 20 heures au Petit café de la Grande place. Je t'attendrai.

     

    Roméo regarde l'horloge : dix-neuf heures. Le Petit café ça fait vingt minutes, à pieds. S'il part tout de suite, il arrivera avant eux. L'endroit est toujours bondé. Arrivera-t-il à identifier Renatte et son amoureux éconduit?

     

    Sous l'effet du défi, son cœur palpite.

     

    Il s'est déjà fabriqué sa toute personnelle version de la fille. Cinq pieds huit pouces environ, brunette, farouche, arborant sa mi-trentaine avec orgueil. Sanguine de joues. Le teint coloré des femmes de passion et d'action. Dans la représentation qu'il s'est fait d'elle, il n'est pas arrivé à lui faire endosser de grands yeux d'évasion. Ils sont restés obstinément petits, bleus et froids. Quand même, l'ensemble de son visage se pose définitivement en itinéraire de voyage.

     

    • Décidément, cette fille est affublée d'une bien étrange allure, se murmure-t-il à lui-même.

     

    L'idée que le portrait qu'il se fait de Renatte soit erroné, ne l'effleure pas un seul instant.

    Du même geste, il attrape sa veste et son portable. Une petite marche lui fera le plus grand bien.

     

    Devant son café fumant, il promène son regard sur les gens présents. Il n'arrive pas à choisir, entre les huit hommes attablés seuls, lequel attend Renatte? Elle ne peut pas être déjà arrivée. On n'arrive pas à l'avance à ce genre de rendez-vous.

    Il reste une bonne quinzaine de minutes d'attente encore.

    Une autre dizaine de minutes passent. Quelques couples se sont formés. Leurs conversations semblent banales, cordiales. Il se donne le droit d'affirmer que les filles qui pérorent ne ressemblent pas à Renatte.

    À la fin, il ne reste que deux candidats potentiels et rien ne semble vouloir bouger.

    Elle ne se présentera pas.

    Mais à vingt heures cinq, quand Renatte franchit la porte et se dirige vers la table, il la reconnait formellement. Il ne s'est pas trompé de beaucoup sur son allure, si ce n'est pour son visage. Plus dégagé. Rieur, même sans rire. Avenant. Son maxillaire affiche sa détermination avec plus d'emphase que ce qu'il avait anticipé. Elle semble préoccupée.

    Afin d'apaiser un dernier soupçon, il attend que Renatte prenne place à la table puis, sans délai, il compose directement son numéro. Son geste se fait discret. Lorsqu'il la voit farfouiller à la recherche de son appareil, il referme la ligne.

    C'est bien elle.

    Le ton de la conversation du couple s'envenime du début. Roméo devine que la rencontre sera brève et la rupture probablement définitive, même s'il est trop loin pour entendre les propos.

    Il règle l'addition sans attendre la conclusion de l'histoire. Il regagne son logis lentement, la tête à l'air frais.

     

    Renatte! Pas courant comme prénom. Vraiment pas.

     

     

    Il déverrouille la porte de son appartement.

    Couché tôt, dormi tard.

     

    Le lendemain, il se donne congé de bureau. Très tôt, il appelle au Petit café pour réserver une table :

     

    … Oui, c'est ça. Pour midi, oui. Tous les jours cette semaine. Toujours la même s'il-vous-plaît... Une personne, c'est ça... peut-être deux.

     

    Ensuite, il s'appelle comme il le fait à tous les jours. Il compose son numéro sans s'apercevoir qu'il est en avance sur son horaire habituel.

    • … Roméo et sa Juliette seront heureux…

    À la fin du message sa gorge se noue. Lentement, d'un geste incertain, il entre son code personnel d'administrateur.

    • … pour modifier votre message de bienvenue appuyez sur le 9…
    • 9… Vous avez rejoint un centre de messagerie. Roméo est heureux de vous inviter à lui laisser un mot au son du trait.

     

    Le dernier Biiip résonne encore dans sa tête alors qu'il vérifie une dernière fois la nouvelle adresse qu'il vient d'enregistrer. Il se surprend à savourer le début de griserie que lui apporte un extrait de ses propres paroles :

    • … Roméo est heureux…

    Il n'en croit pas ses oreilles.

      


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  • Commentaires

    1
    Miss popcorn
    Mercredi 1er Mai 2013 à 14:47

    Vraiment...vraiment là. Encore mieux  que ce que je pensais...que ce que je m'étais imaginé.

    Quel talent monsieur Daniel x

    2
    Dididit Profil de Dididit
    Mercredi 1er Mai 2013 à 16:22

    Je salue ton bon goût (!!!) Hum. Surtout je me réjouis de voir que Roméo a fini par finir de recommencer à s'appeler. Le son permanent d'une ligne engagée dans son oreille... ça doit pas être très bon pour la santé, me semble. (EH! Kool, j'ai eu des becs dans ton commentaire, comme les français font).

    3
    Vendredi 3 Mai 2013 à 14:21

    Bonjour , oui vous êtes bien au no xxx xxxx si cela vous tente laissez moi un message et si cela me tente bien je vous rappellerai ...bonne journée...

     

    isamalina 

    4
    Dididit Profil de Dididit
    Vendredi 3 Mai 2013 à 14:58

    Je reconnais bien l'indépendance des filles de ta race! Mais attention, je devine les chiffres que tu as essayé de gommer par tous ces "X". Si Roméo me donne le code de Télébi, je peux t'espionner tu sais...

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