• U-571

    Une expérience peu banale. Une association avec une ribambelle de souvenirs légers.

    À moins d'annotation contraire, toutes les images et tous les textes de ce blog sont protégés et ne peuvent être utilisés, en tout ou en partie, sans permission expresse de l'auteur.

     

    U-571

     

    J'aime l'idée de pouvoir aller sous l'eau sans conséquences. Depuis tout petit, j'adore. C'est comme ça.

    Les plongeurs autonomes, les hommes-grenouilles, m'ont toujours intrigué. Quand une compagnie de céréales bien connue a offert en prime, avec ses produits, de petits plongeurs en plastique qui allaient vraiment sous l'eau, les certitudes de mes 7 ans ont frémi. Rapidement, je me suis débrouillé, ma sœur aidant, pour me monter une équipe complète : un rouge, un bleu, un vert et un jaune. Eh, que j'en ai mangé sans faim, des céréales aux boîtes « spécialement marquées ».

     

    • Eh Joe… il faut plonger dans la fosse aux requins aujourd'hui, ce sont les ordres. Il faut retrouver le trésor absolument.
    •  
    • Attends, j'y vas avec toi, c'est trop dangereux.
    •  
    • OK, j'avertis ma mère et j'arrive.

     

    Un rien de poudre à pâte dans une petite cavité pratiquée à la base, sous les palmes, et un bouchon troué pour refermer. Une fois sous l'eau, le plongeur magique pouvait m'étirer de longs filets de bulles dans l'évier comme pour la respiration d'un plongeur. Après, il remontait lentement à la surface. Exactement comme les vrais hommes-grenouilles qu'on pouvait voir dans la bande dessinée : Spirou et le repaire de la murène. Tintin aussi fouillait les mers à la recherche du trésor de Rackam le Rouge. Mais son équipement de scaphandrier à gros casque, tuyaux et bottines plombées ne faisait déjà plus le… poids, justement.

    J'étais fasciné.

    La salle de bain se retrouvait régulièrement dévastée après mes heures de jeux. Je ne me suis jamais questionné à savoir pourquoi il n'existait pas de féminin à « homme-grenouille ». Trop faibles peut-être, les filles. Pourtant… Si on accolait un qualificatif féminin à l'homme qui plonge, on aurait dû affubler la plongeuse autonome d'une qualité masculine : femme-crapaud… ça sonne étrange tout de même.

    Dans toué cas… comme une elle, a dit longtemps pour marquer son dépit.

    À mes yeux, elles étaient presque vivantes ces figurines. Pour vous permettre de bien saisir le danger que ces bonshommes surmontaient à chacune de leurs plongées, laissez-moi vous dire qu'ils avaient un couteau brandi dans la main droite pour pouvoir réagir à toute menace inopinée. Comme ils opéraient sous l'eau, je ne les ai jamais vus les utiliser mais je conçois facilement que ça devait les sécuriser ces armes. De vrai héros… et j'en avais quatre!

     

    Vers huit ans, un jour j'ai ouvert des paquets de cartes à gomme balloune, portant sur la guerre de sécession. Je suis tombé en admiration devant une de ces cartes qui montrait un prototype de submersible en bois utilisé par les sudistes dans un de leurs combats. J'en revenais pas. Le principe remontait à aussi loin que la deuxième demie du 19ième siècle. À l'époque où les soldats avaient des chevaux vissés en dessous des fesses et des gants blancs de cavalerie élégamment pliés sur leur large ceinturon de cuir.

    Incroyable!

    Le sous-marin c'était plus fort que l'homme-grenouille, je le sentais bien. Pourtant, je n'aurais pu exprimer précisément ce qui m'impressionnait dans ce concept. L'effet surprise probablement. Comme un cheval de Troie moderne. L'arme suprême permettant de rester à l'abri de l'ennemi. À l'abri aussi des caprices de l'océan pour de grandes distances, pendant des jours et des jours. Même sans parler des torpilles sournoises, comment l'ennemi pouvait-il arriver à combattre une arme aussi silencieuse, aussi redoutable? Notre prime ministeure appellerait ça une arme furtive, maintenant qu'il a de l'expérience avec le dossier des F-35.

    Mes yeux d'enfant prêtaient aux sous-mariniers un instinct vraiment particulier pour arriver à naviguer à l'aveuglette sous l'eau, complètement isolés dans leur carcasse blindée, manoeuvrant dans le monde des monstres marins.

    Ça, pour moi, c'était le futur. Je jouais au sous-marin dans mon bain. Je devais à chaque fois me résigner à couler tous les autres bateaux de ma flotte… Trop fort le sous-marin. Vraiment trop fort.

    Tout cet aspect de survie sous l'eau, c'était pas rien. De la haute technologie.

    Aussi, à 9 ans, quand j'ai vu la publicité des Crispies à la télévision, qui montrait un vrai sous-marin en plongée, l'air menaçant dans une eau métallique, avec plein de bulles s'échappant et roulant autour de sa carcasse, je me suis redécouvert un intérêt pour la céréale. Mais rien à faire, j'ai passé tout le mois de mai à visiter les marchés d'alimentation de la ville, il n'y avait que le Dominion Store qui offrait les « spécialement marquées » contenant un petit sous-marin de plastique, pouvant réellement plonger, en prime. La photo couvrait le tiers de la boîte. Un superbe vaisseau des ombres, arrogant et fier… et les bulles à la proue, à la poupe : tout plein.

    Je me suis donc fait un budget. Je pouvais grappiller quelques sous à gauche, à droite, en rendant de petits services. J'en ai eu pour un mois à peine.

    Le 24 juin 1959 il faisait une journée d'un jaune sur bleu tout à fait remarquable. Dès 10 heures le matin, en cette première journée de vacances estivales, j'avais emprunté le gros 28 de mon frère et chaque tour de pédalier me rapprochait un peu plus de l'école Supérieure. Arrivé à la hauteur de sa cour et de son roc, ce matin je pouvais continuer vers les traverses de voies ferrées derrière lesquelles se cachait le Dominion et ses submersibles en plongée dans les « spécialement marquées ». J'avais plié mon 2 dollars dans le creux de ma main pour ne pas le perdre. J'en achèterais peut-être deux…

    Ce souvenir est encore plus vif que celui de l'année où Epplet's Dairy avait choisi le 24 juin pour lancer sa crème glacée à saveur d'orange. Cette fois-là, c'était l'année des genoux de culottes déchirés. J'avais dégusté quatre cornets à deux boules en ligne… mais ça c'est une autre histoire.

     

    Devant la caissière du Dominion qui venait tout juste d'ouvrir les portes de l'épicerie, la voix de la raison m'a parlé. Je n'ai acheté qu'une boîte de « spécialement marquées », le gros 28 n'avait pas de panier.

    L'objet de ma convoitise était un gros peu plus petit que dans l'annonce où on voyait le sous-marin. Il était en plastique grossier, gris mat, beaucoup plus fadasse. Ça avait quand même valu le coup de marquer de ce sceau le début de mon congé scolaire. L'engin était trop minuscule pour opérer dans les eaux du lac Marlon, j'ai essayé le lendemain. Mais pour la baignoire et le lavabo, ça tenait à peu près les promesses.

    Par la suite, je ne me suis jamais désintéressé du mystère que représentait ce concept de machine à aller sous l'eau même s'il a toujours été associé à la guerre.

    Beaucoup plus tard j'ai adoré les films d'aventure comme U-571, où une équipe de sous-mariniers vit des aventures terrifiantes en participant à un commando qui a pour ultime but de s'approprier la machine Énigma utilisée par l'armée allemande. Je n'ose dire combien de fois j'ai revu cette aventure qui fourmille de héros.

    Le passionnant Das Boat, quant à lui, renverse l'image usuelle du méchant perdant et nous fait vivre une vraie mission avec un équipage de U-Boat allemand.

    La magie particulière opère toujours et fouette vivement mon imaginaire. Beaucoup plus que l'exploration spatiale. L'aller-retour presque instantané à volonté, entre les deux mondes fait une grande différence pour moi. Pénétrer un autre univers, résister à des pressions incroyables, vivre des aventures inaccessibles à la majorité des gens. Constamment déjouer les lois de la nature et revenir un bout de temps se baigner de chaleur de soleil couchant avant de redescendre dans le froid noir des flots denses en s'entourant de bulles d'argent.

     

    Échapper à la nuit en s'y enfonçant.

     

    Mon récit est un chapelet de rieurs souvenirs lointains. Je sais cependant que cette trame est à la racine d'une émotion particulière ressentie aujourd'hui même. J'en ai été profondément troublé… et encore. Je n'ai pu en parler : trop étroit de gorge.

     

     

     

    Je visite une dame à l'hôpital. La mère d'une amie. Je la connais depuis toujours. Peut-être suis-je même passé devant chez-elle avec mon gros 28, le 24 juin 1959. Son âge avancé et quelques inconvénients de santé déjà diagnostiqués font craindre le pire.

    Je suis impressionné. Elle est alitée, presque immobile. Pas de regard dans les yeux. Une bouche édentée qui mâchouille à l'occasion des mots d'un alphabet insensé. Puis la détente. Quelques soupirs lourds. Pourtant, la bonté, l'humanité qui émane d'elle, malgré la maladie, est bien la sienne.

    Je reste un peu. Mes tentatives pour établir un contact avec elle, sont des échecs. Compréhensible dans les circonstances. Après une dizaine de minutes quelque chose me frappe de plein fouet. Elle a de courtes périodes de présence et se détend soudainement quand elle semble replonger à l'intérieur d'elle-même. Le manège se répète plusieurs fois.

    Elle refait surface pour chauffer ses yeux un instant ravivés, au visage de sa fille à son chevet, au sourire de son petit-fils qui vient d'arriver. Le temps de puiser au réconfort de leur présence puis elle se laisse encore un peu sombrer, sans fracas.

    Usée de ses amours, de ses quotidiens, de ses joies, de ses deuils, on dirait qu'elle replonge pour s'envelopper d'un sombre apaisant, qu'elle seule peut apprivoiser. Je la vois comme une championne de petite bonne femme capable de naviguer sans crainte en solitaire, à l'aveuglette, vers un univers qui nous est totalement inconnu. Voguant en humilité vers le monde magique de ses profondeurs.

    Brave de la vie accomplie, à laquelle elle s'est consumée, brave de ses générosités. Forte de tellement de défis relevés. Bardée du poids de ses échecs; de tant d'abandons et d'accueils.

     

    J'ai été confronté aujourd'hui, à ce même mystère de deux mondes parallèles qui m'a tant impressionné ma vie durant.

    Tu m'as donné des mots à mettre sur une partie de mon bagage. À mon humble compréhension des choses, la vie t'a spécialement marquée; pour d'obscures raisons. Belle dame, il me reste à te souhaiter d'épiques aventures à bord du vaisseau de ton passé, vers les abysses paisibles des âges. Cette fois, c'est pour la paix.


    Tags Tags : , , ,
  • Commentaires

    1
    Miss popcorn
    Jeudi 21 Mars 2013 à 18:28

    Merci Daniel.....comme toujours je ne trouve pas les mots.

    2
    Dididit Profil de Dididit
    Dimanche 24 Mars 2013 à 11:06

    Tu en as trouvé deux en tout cas.

    3
    ETIAM
    Samedi 1er Juin 2013 à 16:28

    Ouf!C est tres touchant! Je suis tres impressionnée. Je ne m attendais pas a cette analogie des faits . Je n ai aucune difficulté a t imaginer , enfant , dans la chambre de bain avec tes scaphandriers et tes sous-marins.. Meme que , en me fermant les yeux, je te vois sur le gros 28 de ton frere en route vers le DOMINION qui nous faisait SI BIEN MANGER  mais qui pour toi aurait bien pu changer son slogan par le DOMINION qui te  faisait  si BIEN REVER !   Bravo....

    4
    Dididit Profil de Dididit
    Samedi 1er Juin 2013 à 16:44

    Oui, je suppose que tu vois bien le portrait. Peut-être avais-tu contribué à monter mon équipe de plongeurs à bu-bulles dans le temps. Pour le reste, la conclusion m'as surpris moi-même, c'est pour dire hein!

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :