• Vers La Morde

    De vieilles notes retrouvées, à peine endimanchées dans la forme. 

     

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    Octobre 2006… J'appelle madame Issa Fati Moussa pour lui faire mes politesses et voilà qu'elle a la voix toute changée. Elle, si déterminée à son habitude. Elle m'annonce qu'elle vient d'accoucher et qu'elle a prénommé son bébé Yassine. Elle l'a nommé selon le trente-septième verset du Coran : Yassine, le cœur du Coran qu'elle me dit. Une sorte de Richard Cœur de Lion musulman. Effectivement elle a la voix étourdie d'une maman qui vient de vivre l'acte de création.

     

    Je profite de sa présence au bout du fil pour lui annoncer ma visite courtoise. Comme elle se dit disponible malgré le bouleversement familial, je ne fais ni une ni deux, je réquisitionne monsieur Chimba Saïgou, le chauffeur, et on démarre en direction du quartier La Morde sur la rive droite du fleuve Niger. Monsieur Chimba c'est un vieux compère très, très complice avec madame Issa. Les deux font vraiment la paire. Après un bout sur Mali Bero, on tourne à droite, direction Château Un puis, vers le Grand Hôtel. Chemin faisant on croise le lourd camion à benne d'Ali Dodo le cimentier. Ça doit être le camion le plus récent de sa flotte, il n'a pas encore trente-cinq ans. Il tient une forme brinquebalante. Par sa seule allure, ce véhicule défie plusieurs lois de la physique. Il est vraiment intéressant à voir alors qu'il est en mouvement, perché sur ses énormes pneus, genre tout terrain. La machine doit carburer au gas-oil enrichi à la mélasse de la Jamaïque, si on en juge par l'épais nuage noir qu'il sème partout où il passe. La sombre pollution flotte d'abord lourdement en résistant à l'air ambiant. Ensuite, elle persiste longtemps après son passage, puis se dissipe sans presse. Tout est sans presse ici.

     

    Monsieur Chimba passe bientôt La Falaise, le secteur des abattoirs, pour prendre la direction du pont Kennedy où (évidemment), la circulation est ralentie sur les deux voies. En sens contraire, la source est un tacot en panne… d'essence probablement. Pour que le malheur soit plus affligeant, le véhicule est immobilisé au-dessus de l'arche centrale du pont : mais alors là, en plein milieu. C'est l'évidence, pas besoin de mesurer les distances vers les rives.

     

    Dans notre voie, les responsables du ralentissement général sont un cortège de cinq ou six dromadaires chargés de seiko. Les bêtes sont maintenant disséminées entre les véhicules et mâchouillent, l'air absent tout en suivant tant bien que mal leur meneur. Le guide des bêtes est un Touareg à la tête enturbannée. Il est vêtu d'un long sarrau de tons pâles de bleu et de blanc. Comme le veut la tradition du désert, il porte un long sabre à la ceinture. Son arme la plus redoutable cependant est une longue badine d'osier avec laquelle il mène sa bête de tête. La circulation sur le pont s'englue au soleil et se met au tempo de l'indolence du troupeau.

     

    Ça laisse le temps d'admirer les hautes eaux. La saison des pluies a été généreuse cette année. Du même coup d'œil, on peut détailler les activités de buanderie qui se tiennent plus bas, sur les îlots qui jouxtent les piliers du pont. Tous les rochers et buissons sont couverts de linge multicolore séchant au soleil, sous le vent chaud. Non loin, les lavandières et les « batteurs » pataugent un peu partout dans les zones d'eau peu profondes. Tous adoptent la même posture. Le corps plié en deux, les mains besognant les tissus dans l'eau. Ils travaillent au coude-à-coude. Comme un fil de presse local, la machine à rumeur de Niamey s'y nourrit. En papotant, certains voisins s'apprécient. On le note aux éclats de rire évocateurs qui percent parfois l'air chauffé de la fournaise. L'espace de séchage est limité. Rapidement le relief des parcelles de terre semées à la rivière s'irise des tons chauds des vêtements. Comme si les quarante-cinq degrés du jour ne suffisaient pas. Le jaune maïs domine. On lui fait côtoyer l'incarnat et les teintes olivâtres. Rochers et buissons prennent vie en se colorant de tons éclatants. Rapidement, on met à profit le pont lui-même. Les parapets de cette très longue voie se teintent également de l'éclat des boubous et des blouses, des pantalons et des robes étalés au séchage. C'est un festival d'éclat sans égal, il y a vraiment de tout. Du bleu, du blanc, du rouge, du noir comme notes secondaires d'une palette déjà bien garnie. Une fête aux tissus sur à peu près mille mètres. Le linge fraîchement lavé à l'eau de la rivière, sèche sur les infrastructures de métal souillées par les émanations des voitures et l'importante poussière des vents. Impensable. Ali Dodo va provoquer une commotion si son camion se présente ici, çà c'est sûr.

     

    Bientôt, on laisse les tissus derrière nous alors que la rive droite approche. La circulation étant encore lente, on observe maintenant à loisir d'énormes pirogues amarrées. Elles servaient probablement aux passeurs auparavant. Ces barques peuvent contenir une soixantaine de personnes facilement ou encore jusqu'à une douzaine de vaches. Plus souvent qu'autrement, c'est un mélange des deux. Une réflexion me monte à la tête mais je la garde pour moi : ces barques, c'est l'équivalent de nos autobus Prévost de soixante-quatre places avec une toilette en arrière…

     

    Sérieusement, ce sont des œuvres d'art, ces voitures d'eau garées tout près du pont. Elles ont probablement été tirées d'un énorme tronc d'arbre évidé pour être ornées par la suite d'un assemblage de sigles évocateurs. Pour l'instant on les a recyclées. Elles servent à transporter citrouilles et courges qui sont chargées à bord, de village en village, le long de la voie fluviale. On les amène à Niamey où elles seront écoulées au marché Djan Magie. Le marché des zozios avec des dents pour morder le monde, comme explique monsieur Chimba en parlant du marché des chauves-souris; le Djan Magie. Une partie des cargaisons se rendra peut-être au Petit ou au Grand marché.

     

    Le marché Djan Magie, ça impressionne, pas à peu près. Un marché d'alimentation à ciel ouvert, grand comme trois pâtés de maisons, installé sur un dépotoir, en plein centre-ville de Niamey. L'emplacement est tout juste derrière une artère commerciale également très fréquentée. Périlleux d'y prendre des photos. Le marché porte vraiment bien son nom. Au rond-point justice tout près, de jour, on peut voir d'énormes chauves-souris au sommeil, suspendues tête en bas et habillées de leurs grandes ailes. Elles y dorment jusqu'à dix-huit heures alors qu'elles s'activent lentement avant la nuit. Tous les arbres de la cour du Palais de justice en sont lourdement ornés.

     

    On arrive bientôt à l'autre extrémité du pont et les dromadaires peuvent enfin dégager la voie. Sur la rive, tout près du pont, quelques rotimen empalent de petits morceaux de viande en plein soleil ou déplument leurs poulets frais. Sous peu, ils activeront le feu de leur brasero qui fournira la braise nécessaire à la cuisson. Ils pourront offrir des brochettes à quelques centaines de francs pour la clientèle de fin de journée. Quand la magie du soir tombera et que les braises se refléteront sur les visages sombres, l'ambiance de la place sera à son mieux pour le négoce.

     

    À peine arrivés sur la terre ferme, on doit tourner à gauche et longer le fleuve. On poursuit au travers d'une petite agglomération traditionnelle qui n'en finit pas de s'étirer. Les cases en seko défilent de chaque côté du véhicule, en ordre incertain pendant que les tas, que dis-je, les montagnes d'ordures, ornent les abords de la voie, les cours. La route, bitumée au début, s'est transformée en piste rougeâtre. À cette heure, on croise plein de monde en lente mouvance ou affalés en flaques de sommeil.

     

    Après une dizaine de minutes de slalom routier entre nids-de-poule et amoncellements d'ordures, on commence à voir des constructions en banko. Déjà, je remarque qu'il y a un peu moins de monde. Je constate cependant que la limite des ordures ménagères, ce n'est pas encore ici. Il n'y a pas de limite pour ça en fait.

     

    De longues rues transversales croisent maintenant la voie qui se borde de murs d'une douzaine de pieds de haut, couleur de sable brûlé. Derrière ces barricades on devine des villas en « dur ». Notre route, devenue un labyrinthe de murailles, est toujours jonchée de sachets de toutes sortes qui vivent leur éternité de plastique en valsant avec le vent et en s'amollissant au soleil.

     

    Un peu de temps encore et on arrive chez madame Issa. Le gardien pousse les lourdes portes de métal qui découvrent une cour principale proprette avec zones ombragées où nous pénétrons lentement. La villa est cossue.

     

    Après les présents d'usage, nous faisons connaissance avec Yassine-Cœur-de-Lion qui devra attendre que la nature l'avantage encore un peu plus, avant de prendre son élan pour de bon dans la vie. Pendant que madame Issa termine ses préparations d'hôtesse, j'examine les cadres coraniques ornant les murs du salon. Rutilants, qu'ils sont. Surtout un, plaqué argent, qui affiche tout un lot de petites plaquettes gravées en langue arabe. Le tout est recouvert sobrement d'une vitre. C'est vraiment grande classe. Il y a comme ça, cinquante plaquettes autour d'un motif central embossé. Les cinquante qualifient les quatre-vingt-dix-neuf attributs d'Allah. Miséricordieux, juste, tout puissant et ainsi de suite. Ce cadre là, c'est vraiment une belle pièce. Par la suite, tout en parlant chiffon au salon, l'heure du lunch sonne pour le bébé. Il est nourri au sein. Sa mère lui met « la table » sans façon, en continuant la conversation. Comme à son habitude, monsieur Chimba avait choisi d'attendre à la cour, après une courte salutation initiale à l'hôtesse. Il a pris congé et est maintenant en conversation avec le gardien.

     

    • Et la fâmille? Elle va bien la fâmille? Elle va bien oui?

     

    Charmante dame que cette Issa Fati Moussa. Elle a plein d'idées sur beaucoup de sujets.

     

    L'environnement est complètement différent de ce que j'ai pu connaître chez-moi, au pays. Tellement déstabilisant. Ici, la plupart du temps on côtoie le sordide. Mais les membres du système sororal universel des mamans sont pareilles partout sur la planète je crois. Ça travaille fort pour le mieux. Même ici, dans le pire, ça travaille vraiment fort pour le mieux. Ça me rassure quand j'y pense.


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  • Commentaires

    1
    malinamie Profil de malinamie
    Samedi 19 Novembre 2011 à 16:24

    lire ceci c'est faire un détour, un grand saut devrais-je dire, j'en ai senti les nids de poule, j'en ai senti les ordures et j'y ai vu les sourires...

    2
    Mercredi 23 Novembre 2011 à 15:50

    Je me suis laissée bercer, j'aime tellement quand tu nous racontes une histoire à-pas-dormir-pantoute! On a si peu parlé de cette période de ta vie où tu m'écrivais une carte de Noël en décembre, où je te perdais de vue le reste du temps, mais où je sentais bien que tu vivais plein de choses dans ces pays lointains.


    Et ta conclusion, je l'adore, empreinte d'espoir et d'humanité. Si j'aime toujours me faire raconter des histoires, j'ai encore aussi mon coeur de petite fille qui veut à tout prix que ça finisse bien! Je te dis merci. C'est tout. Mais c'est full plein de sincérité.

    3
    Dididit Profil de Dididit
    Lundi 28 Novembre 2011 à 17:08

    Content d'avoir initié un petit voyage organisé d'après vos commentaires. Bon, un voyage organisé qu'on peut faire en ti-Volks mais tout de même. Si l'émotion semble avoir bien passé, c'est peut-être en bonne partie parce que ce qui m'était présenté lors de ce déplacement était tellement puissant.

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