• Viviane et la vie

    Noranda aux rives du lac Osisko

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    (publication actuelle autorisée)

     

     

    VIVIANNE ET LA VIE

     

    Vivianne laisse flotter son regard sur le parc Tremoy sans le voir. Couvrant de verdure les abords du lac Osisko, l'épais tapis gazonné encadre pourtant les sentiers et la piste cyclable de la même façon qu'à l'habitude. 

    Une dernière larme versée s'attarde dans l'œil de Vivianne et brouille sa vision. Maintenant au sommet de sa course, le soleil entamera bientôt sa descente vers son lit d'ouest. Quelques marcheurs, en activité de marche rapide, se prouvent la vie en parcourant allègrement la minuscule bande du sentier pédestre. Plus loin, des flâneurs assis sur des bancs profitent de la toute nouvelle tiédeur du vent. À l'occasion, ce même vent de printemps trouble le miroir du lac. Rouyn-Noranda sort à peine de sa longue torpeur hivernale. 

    Pendant ce temps, Vivianne pleure d'impuissance. Elle verse de longues larmes silencieuses. Des larmes à source lointaine. Accoudée à la fenêtre séparant les ailes nord et sud de l'hôpital, elle termine sa période de lunch. Du haut du cinquième étage de l'édifice, elle devrait réaliser qu'elle a une vue imprenable sur l'extrémité de la sinueuse rue Tremoy. Les arbres matures ornant les abords de cette petite rue, assurent l'intimité de tout un chapelet de maisons cossues. En ce juin naissant, tout transpire d'aise et de bien-être. Oui, elle devrait voir tout ça, mais quelques larmes supplémentaires achèvent de lui enlever le peu de perspective qui lui reste au regard. 

    Pour elle, invisibles également les nichées d'hirondelles bercées par les branches à nouvelles feuilles. Elle ne remarque pas plus le tendre vert des frais brins d'herbe aux pelouses. Elle pleure le voyage de Sarah. Sarah que le destin a finalement rejoint. Sarah aux yeux soumis et aux gestes délicats.

      

    • On t'a appris la nouvelle?

    •  ...

    • Ta patiente… Sarah… On l'a admise en urgence cette nuit. Je suis désolée, cette fois elle n'a pas résisté.

     

    L'infirmière de la salle d'urgence qui terminait sa garde de nuit avait vraiment l'air perturbée en l'informant ce matin. 

    Des problèmes respiratoires importants avaient finalement eu raison du long combat que Sarah menait depuis plus de six mois. Depuis le diagnostic de son cancer. 

    Professionnelle, Vivianne avait manifesté sobrement sa compassion. Elle avait rappelé comment la patiente s'était battue courageusement lors des suivis en clinique externe. Elle avait remercié sa consœur sans toutefois se permettre d'autres commentaires. 

    Elle s'était ensuite dirigée rapidement vers son département où des bénéficiaires l'attendaient pour des routines de traitements. Des patients encore bien en vie qui souvent, canalisaient leur espoir vers elle. Elle Vivianne, l'infirmière compétente, de qui ils attendaient un regard, un toucher, un conseil, un réconfort. Toute la matinée elle a donné. Elle s'est donnée. 

    Elle avait connu Sarah au début de ses traitements en oncologie. Peu d'espoir était alors anticipé de la chimiothérapie mais Sarah voulait aller au bout des choses. Comme plusieurs autres diagnostiquées du même mal, elle espérait probablement battre les moyennes, les tendances des courbes statistiques accolées aux chances de rémission ou de guérison. Le mois dernier elle croyait encore y arriver. Puis dernièrement, une forte réaction imprévue aux doses cumulatives de Taxol avait laissé craindre le pire. 

    Peu après la première visite de Sarah au département, Vivianne s'était rapidement rapprochée de cette patiente. Son allure décidée, son humble courage, sa force tranquille et la course de sa mi-trentaine, freinée par le cancer, ont fait que Vivianne a voulu contribuer de façon significative à son combat. Elle avait tant espéré que la qualité et l'intensité de ses soins lui portent vie. 

    Ce matin, après une quinzaine de minutes à la fenêtre, Vivianne sait que les activités des bureaux voisins reprendront bientôt : l'ascenseur tout près, a déjà intensifié ses grincements familiers. Elle doit se ressaisir et retourner a ses patients. Personne ne remarquera son désarroi. Elle sèche discrètement ses yeux, reprend son sourire. Elle regagne l'unité de soins et s'acquitte de sa tâche correctement pour le reste de son quart. Elle est consciente que ses énergies doivent être entièrement déployées pour le mieux-être de ses patients. En plus de recevoir des techniques de soins bien maîtrisées, ils ont droit à son sourire sincère, à toute sa chaleureuse empathie. 

    Ce soir là, de retour à la maison l'infirmière se sent vide et inutile. Ni les finesses du chien Mitaine, ni celles de son chat ne la réconfortent. Elle est triste dans tout son être. Elle connaît cette sensation. Elle l'a déjà ressentie quelques fois. Instinctivement elle sait ce qu'elle a à faire. 

    Elle vit seule depuis plus de trois ans maintenant. Une séparation douloureuse a clos une vingtaine d'années de vie commune. Ses enfants, dans la vingtaine, ont migré vers la métropole. Elle habite une coquette maison sur la berge opposée du lac Osisko. Assise à sa terrasse, elle contemple la cour arrière de sa résidence qui s'étend jusqu'à la rive. De son poste d'observation, elle peut également voir se profiler la silhouette de l'hôpital au loin. Années après années, elle y a laissé tant d'elle-même. Son cancer à elle, c'est sa cinquantaine à peine entamée. Elle ne veut pas de la vieillesse en préparation à son intention. Elle la devine insidieuse et sordide. 

    Au centre de sa cour, une tonnelle envahie par de riches repousses de vigne et de houblon. Tout près, une petite fontaine à chérubin qui s'approvisionne au lac, gerbe l'eau vers un minuscule bassin de retenue puis la rend à sa source après une interminable course en méandre entre butons, talles et rocailles. Elle l'appelle sa fontaine Angèle. C'est vraiment la pierre angulaire de son aménagement. Le clapotis de l'eau, forcée par la cascade, l'apaise. L'effet est toujours le même. Ce soir, pour hâter la sérénité tant souhaitée, elle ferme les yeux en goûtant longuement un verre d'alcool. Après un long moment d'évasion, elle décide de ne pas souper. 

    Lentement elle écarte les paupières et s'imbibe de la quiétude de l'endroit. Elle remarque que les plants de hostas, répandus par tout le terrain demanderont encore à être divisés après leur prochaine floraison. Quelques bosquets de rosiers rustiques planifient des boutons qui se transformeront très bientôt en fleurs à douces pétales. À proximité, plus rebelles, d'insoumis églantiers, importés des rivages du lac Opasatica, se gonflent de promesses. D'innombrables petites églantines curieuses émergeront de ces talus pour décorer la limite du premier palier de son terrain. 

    Hormis de très rares exceptions, on ne retrouve dans sa cour que des plantes vivaces, parfois indigènes. Toutes sont débordantes de vie. Des plantes aux racines solides. Des plantes sans histoire, qui ne demandent pas beaucoup de soins. Non! Surtout pas de soins. C'est important pour elle. Des plantes orgueilleuses, en santé. 

    Seule exception à la règle, elle tolère un vieux saule mature qui n'en finit plus de mourir année après année. 

    Le deuxième palier du terrain, celui taxé d'une pente plus abrupte, abrite une végétation différente. Le feuillage des potentilles y a déjà repris du panache. Trois semaines encore et une floraison d'un jaune soutenu se démarquera de nombreuses bandes d'hémérocalles. Agrémentant le même secteur, de modestes marguerites remplies d'espérance brandissent leurs tiges. Comme à chaque année, leur maturation sera lente. Elle sait cependant que les prochains vents chauds lui ramèneront les ondulations de marguerites éclatantes qui la séduisent tant. Toute une armée, prête à la valse, prépare son entrée en scène. À l'autre extrémité du même talus, un deuxième buisson de potentilles, promis à un blanc virginal celui-là, s'allumera bientôt. 

    Les prétentions florales hâtives des pulmonaires sont déjà terminées. Tout près de l'eau, sur la gauche, se nourrissant d'un sol chiche et rare sur fond de roc, un tapis échevelé de forget me not leur emboîte le pas et chante un autre aspect de la saison, fier de ses minuscules fleurs bleues. Tout près, quelques tulipes aux tons criards s'alourdissent d'orgueil. L'air embaume. 

    Ces plantes sont disséminées au travers d'une relève de jeunes cèdres qui se rappellent en permanence à leurs bons souvenirs. En face, un amoncellement de boutures de pensées de tout acabit. Encore toutes en promesses, elles sont regroupées en petits bouquets disparates, parfois dissonants. 

    Une constance; sauf pour le saule patriarche, les plantes de son parterre sont incroyablement saines malgré le peu de temps qu'elle consacre à l'entretien. Souvent, à l'entre chien et loup de la journée, Vivianne arpente son petit bout de terrain et après avoir caressé chacune des plantes du regard, elle s'en choisit quelques unes pour faire un brin de causette, en murmure de bout de lèvres. Elle a souvent confié ses secrets intimes à son monde végétal. Petit talus d'astilbes fragiles ou lourd enchevêtrement bien soudé de lilas, chacun porte une partie du fardeau selon ses capacités. En contrepartie, les plants les plus orgueilleux décuplent avec fierté l'intensité de ses petits bonheurs. 

    Elle se plaît à croire que, juste pour elle, ses pensées réfléchiront bientôt la lumière du soleil levant avec plus d'éclat, lors de certains matins de cafard. 

    Au crépuscule, en leurs temps, les marguerites onduleront aux derniers vents avec plus de grâce que nécessaire. Vivianne y lira aisément leur gratifiante vérité simple, franche, discrète, empreinte de fine élégance. Comme des politesses maniérées de vieilles dames, survivantes d'une époque révolue. Des soirs comme aujourd'hui elle en a connus quelques uns. La quiétude émanant de son petit monde a toujours bercé et consolé ses peines. Aussitôt qu'une floraison se termine, une autre ravive la volonté infinie de la nature. Semaines après semaines, son jardinet affiche un visage différent. Il témoigne pourtant toujours de la même réalité. L'élan de vie y est riche et varié. Ce soir, elle s'y abandonne longtemps. 

    Absorbée par ses scénarios, elle se rend finalement compte qu'elle fixe la fontaine Angèle trônant au milieu de son petit royaume. Elle sourit en pensant que tout a commencé par cet innocent chérubin de plâtre. Angèle était une patiente en oncologie quelques années auparavant. Du haut de ses trois ans, elle avait affiché un courage exemplaire. On lui avait diagnostiqué une leucémie qui devait s'avérer fulgurante. Vivianne était convaincue que la vie lui avait fait un immense cadeau quand elle lui avait permis d'accompagner Angèle lors de ses traitements. Collaboratrice aux soins requis par son état, les regards confiants d'Angèle ont pénétré profondément Viviane à chaque présence auprès de son petit lit. Quelque mois de traitements à peine et Vivianne elle-même doit lui fermer les yeux une dernière fois. Le cœur de l'enfant avait protesté contre la force inouïe des médicaments nécessaires pour contrer les progrès de la maladie. La vie l'avait doucement quittée sans prévenir, après trois années d'une brève existence. Pour donner un sens à sa mort injuste, Vivianne a installé cette fontaine dans les semaines qui ont suivi son décès. Vivianne la femme, la mère, a été profondément troublée par la façon qu'Angèle avait de l'interpeller en cours de soins… « Vi-vi… », Vie! Vie! 

    Ce soir, l'eau versée par l'amphore portée à l'épaule du chérubin gargouille en permanence et lui permet de croire qu'Angèle est toujours un peu vivante; qu'elle l'aide même, à entretenir la flore de son arrière-cour. En installant cette fontaine, Vivianne avait eu l'impression de remplir un contrat tacite qui repoussait les limites du décès de l'enfant. Angèle demeurerait bien en vie : deviendrait son petit ange. 

    Vi-vi… Vie! Vis! 

    Depuis lors, Vivianne prête systématiquement la vie de ses plantes aux souvenirs de ses patients. Elle a une histoire à se raconter sur presque toutes les fleurs, tiges et boutures qu'elle a plantées dans sa cour. Chaque bouquet floral, chaque rosier, chaque arbuste a un nom et porte une charge d'émotion. Chacun est associé au souvenir de patients qu'elle a côtoyés avant leur mort. 

    Ce soir ne fera pas exception. Dans sa réserve, elle identifie un germe de marguerite qui attend sa mise en sol. Comme elle l'a fait pour tant d'autres auparavant, elle prépare lentement un emplacement à la bêche puis s'assied par terre, en recueillement. 

    Elle attendra que la brunante adoucisse le décor. 

    Le moment venu, elle dépose délicatement en terre le chevelu. En contraste avec la fraîcheur émanant maintenant du lac, le sol humide est chaud et accueillant. Elle y couche la plus soyeuse de ses tristesses et laisse enfin aller les larmes qu'elle a retenues toute la journée. Quand elle sent s'étioler sa peine, elle borde fermement les tiges d'un riche mélange de terreau. 

    Elle reste ainsi un long moment à genoux, à sangloter. Quand elle se relève, la nuit a déjà gommé une bonne partie du paysage devenu douloureux. Un huard fend occasionnellement l'air de son cri pénétrant. 

    Malgré la mort, Sarah connaîtra quand même les chauds soleils de l'été. Elle valsera elle aussi aux vents du soir. Elle aura un futur, si humble soit-il. 

    Plus légère, Vivianne décide d'aller directement au lit et s'endort rapidement, paisible. La vie l'habite : Vis! 

    Demain arrivera bien assez tôt. 

    Dans la cour, le clapotis de l'eau déversée par la fontaine Angèle et l'étrange chant du huard, continuent de vaincre le silence que la nuit naissante n'arrive pas à imposer.


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  • Commentaires

    1
    malinamie Profil de malinamie
    Jeudi 9 Août 2012 à 03:30

    c'est Feux d'artifices ce beau texte...

     

    2
    Dididit Profil de Dididit
    Jeudi 9 Août 2012 à 04:56

    Oh!, perspicace la dame. Mais inspiré par... serait plus précis. Je pensais que tu l'avais déjà lu auparavant. Quoiqu'il en soit, le descriptif a été un important défi.

    3
    Ex-Gagnante
    Mercredi 14 Août 2013 à 20:15

    Texte plein de tendresse qui me touche...

    4
    Dididit Profil de Dididit
    Jeudi 15 Août 2013 à 00:31

    C'était le but de l'affaire un petit surf chaleureux sur des tendresses de coeur.

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